Une rétrospective timide dans une poignée de salles parisiennes, quelques rééditions de monographies : le centenaire du cinéaste et poète Pier Paolo Pasolini n’aura pas été à la mesure du génie transalpin. Cette compilation de textes raisonnés et réunis par son grand spécialiste français, le romancier René de Ceccatty, nous le rappelle si besoin était : Pasolini est un géant à la mesure de Dante. Davantage que devant un réalisateur, on est devant un « poète qui avait choisi de s’exprimer à travers le cinéma », celui-ci étant vu comme un médium au sens propre : un déclencheur de vérité. Or notre époque délibérément veule n’aime que les âmes minuscules aisément étiquetables. Ce n’est pas trop le cas de Pasolini, imaginez un peu : voilà un homosexuel qui détestait sa condition, un communiste de la première heure qui n’avait que mépris pour les évènements de 68 et qui se disait résolument contre l’avortement tout en louant la tradition et les Évangiles… Aujourd’hui, scruté par le prisme imbécile de la néo-gauche sociétale, il serait assurément taxé de réactionnaire – voire pire.
Pour Pasolini, la poésie consistait à tenir le discours de la vérité en retrouvant un langage liminaire, débarrassé de ses affèteries sociales
Mystique hétérodoxe
C’est mal connaitre sa pensée, dans laquelle René de Cecatty nous fait entrer à travers une poignée de textes savants, qui en détaillent ses aspects les moins connus ou les plus obscurs : son rapport à Sade ou à Shakespeare – forcément tempétueux – sa conception du théâtre ou son « sentiment du tragique » qui lui fit avoir tout au long de son existence un pressentiment d’ordalie, une volonté suicidaire et sacrificielle. Ceccatty insiste surtout sur son rapport au dialecte, à la langue, puisque Pasolini eut son premier « foudroiement esthétique » lorsqu’il fut initié par ses jeunes élèves au frioulan, ce patois parlé dans la région du Frioul, à mi-chemin entre le provençal et l’italien, et qui le convainquit de devenir poète. Pour Pasolini, la poésie consistait à tenir le discours de la vérité en retrouvant un langage liminaire, débarrassé de ses affèteries sociales.
Chassé du Frioul pour « corruption de la jeunesse », il s’installe à Rome avec sa mère où il découvre les « borgete », véritables bidonvilles où toute une jeunesse déclassée rêve et s’ennuie. Là encore, c’est un second coup de foudre qui le convainc de prendre la caméra, après avoir été script doctor dans quelques films d’importance comme Les Nuits de Cabiria de Federico Fellini. Dès Accatone, il impose un style qui emprunte autant au néo-réalisme qu’à une mystique chrétienne toute personnelle, et qui scandalisera à la fois ses amis communistes et le Vatican. Son regard, assez proche de celui d’un Mishima, voit dans les jeunes garçons perdus des faubourgs de Rome autant de Christ en puissance, crucifiés sur l’autel du capital. Pour Pasolini, la poésie consistait à tenir le discours de la vérité en retrouvant un langage liminaire, débarrassé de ses affèteries sociales.
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Poète civil
La force du livre de Ceccatty, c’est sans doute de faire passer le cinéma au second plan, comme s’il n’était qu’un syndrome secondaire du génie pasolinien, et de nous faire sentir à quel point le « poète civil », comme l’appelait son ami Moravia, s’inscrit dans une longue lignée de génies italiens – dont le moindre n’est certainement pas Leopardi, une autre de ses influences majeures qui fut souvent passée sous silence, et avec qui il partage ce pessimisme exalté, cette noirceur humaniste. Un génie qui lui valut d’être assassiné dans des conditions aujourd’hui encore non éclaircies, et sur lequel Ceccatty rappelle quelques hypothèses troublantes : ainsi, Pasolini aurait pu être la cible d’un assassinat commandité par la mafia avec l’appui du gouvernement d’alors. En cause : les révélations qu’aurait pu faire l’écrivain dans Pétrole, son œuvre testamentaire où déjà, il comprenait comment les années de plomb avaient pu être, à leur manière, une terrifiante mise en scène de politique-spectacle.

Le Rocher, 558 p., 24 €





