En quoi l’écrivain devenu « agent social » n’est-il pas en position de servir la littérature ?
Disons qu’il ne se facilite pas la tâche… Dès qu’un artiste entend devenir utile à une société qui ne sait plus comprendre les vertus de tout ce qui l’excède, de tout ce qui fonde la dépense au sens que Bataille donnait à ce terme (art, sacré, érotisme, rire, etc.), il perd une bonne partie de sa raison d’être.
Quelles sont les conséquences d’une situation où la littérature de qualité est exclusivement entre les mains de professeurs ?
Un inévitable appauvrissement du champ de l’expérience humaine. Je suis mal placé pour critiquer le fait que des professeurs écrivent : ils ont encore un peu de temps pour le faire, et le mérite de lire de bons livres (c’est de moins en moins vérifiable, mais bon). Seulement, ils connaissent le monde comme le connaissent les professeurs. C’est très bien, mais cela nous laisse orphelins de pas mal de choses.
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A-t-on substitué le critère moral à tout critère esthétique et pourquoi ?
Ce serait excessif de le prétendre : je caricature pour m’amuser. Il s’agit néanmoins d’un risque permanent pour l’art. Comme on est bien en mal, dans une société aussi soucieuse que la nôtre d’efficacité, de rentabilité et de responsabilité, de justifier une activité sous prétexte qu’elle aurait comme but final la beauté, on lui trouve en magasin quelques étendards plus au goût du jour.
Comment est-on arrivé à une situation d’un « art inculte » revendiqué comme tel ?
À partir du moment où la création artistique est englobée au sein des industries du divertissement, l’impératif de production prime sur la nécessité profonde de l’existence des œuvres. Il faut avoir publié tant de livres, distribué tant de films, monté tant d’expositions chaque année. Les progrès parallèles de l’éducation font que, pour produire tout cela, nous n’avons pratiquement plus que des gens dépourvus de culture. Voilà pourquoi notre art l’est aussi.
La posture réactionnaire en littérature serait aujourd’hui plus paralysante que stimulante ?
Toute posture idéologique est paralysante. La mode intellectuelle ayant, récemment encore, été plutôt à gauche, des paresseux ont cru miser sur le bon cheval en prenant le parti opposé. Cela fait son petit effet au début, mais ne saurait vraiment marcher à terme car, comme dirait l’autre, si un peu de réaction critique rapproche de l’intelligence des choses, beaucoup en éloigne.
« Les progrès parallèles de l’éducation font que, pour produire tout cela, nous n’avons pratiquement plus que des gens dépourvus de culture »
Olivier Maillart
Le règne des séries représenterait moins un renouvellement narratif qu’une régression ?
On m’opposera toujours tel ou tel brillant contre-exemple, mais le fait que l’organisation industrielle de leur production comme de leur diffusion dicte pour une large part leur manière de montrer et de raconter la vie des hommes me laisse assez dubitatif. Et puis c’est vraiment trop long…
Ce ne serait pas la littérature actuelle qui serait mauvaise, mais l’époque qui serait caractérisée par sa haine de la littérature. Un symptôme de cette haine ?
La production littéraire actuelle est nulle à 90 %, ce qui n’est pas si grave puisque cela fait au moins deux siècles que c’est le cas. Je me fais donc moins de souci pour elle que pour nous. La littérature exige du temps, de l’attention, du silence autour de soi et en soi, bref la capacité à développer une authentique vie intérieure. L’omniprésence encouragée du bruit me semble un bon symptôme de la haine dont vous parlez.

ET SES FAUX AMIS, OLIVIER MAILLART
L’Harmattan, 160 p., 15 €





