Avec un art consommé du soft power, le cinéma américain glorifie le Vietnam (une raclée), exalte les guerres d’Irak (un scandale), et même les échecs assumés (La Chute du faucon noir) prennent des airs d’épopée. En France, malgré les combats de Saumur, malgré la Résistance, malgré notre victoire militaire en Algérie, malgré Bouvines et Austerlitz, malgré nos capacités expéditionnaires (y compris récentes) et le courage de nos soldats, on ne sait faire que La Septième compagnie et en trilogie, encore, au cas où le message ne soit pas passé la première fois, et La Grande vadrouille. Ou alors, il y a Indigènes : les fameux tirailleurs qui ont libéré la France malgré le mépris colonial. On fait une deuxième partie sur les « maroquinades » de l’armée d’Afrique en Italie ? Chiche.
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L’exception Schoendoerffer
Heureusement, dans ce paysage déprimant, trois noms sauvent l’honneur. D’abord l’incontournable Pierre Schoendoerffer, reporter de guerre en Indochine, excellent connaisseur de la chose militaire, dont les films exaltent le sacrifice, le panache, l’amitié, le courage, la loyauté et toutes ces choses qui font bâiller d’ennui la jeunesse KFC-TikTok. On peut par exemple, parmi dix autres monuments bien connus des petits garçons de droite, voir ou revoir Dien Bien Phu (musique célèbre et sublime de Georges Delerue), tourné il y a trente ans et qui n’a pas vieilli. On y passe de la stratégie à la tactique, de l’effondrement d’un art de vivre – dont la nostalgie étreindra toute sa vie un Hélie de Saint-Marc – à l’héroïsme brut de soldats qui donnent leur vie à la France avec la manière.
On y passe de la stratégie à la tactique, de l’effondrement d’un art de vivre – dont la nostalgie étreindra toute sa vie un Hélie de Saint-Marc – à l’héroïsme brut de soldats qui donnent leur vie à la France avec la manière
Moins intuitif mais tout aussi grand, il y a aussi le Melville de L’Armée des Ombres. Tendu, glacé, plein de noirceur, ce chef-d’œuvre ausculte le monde ingrat, impitoyable et cruel de la résistance, dans laquelle, au passage et contrairement à ce qu’on nous raconte, il n’y eut pas de communistes avant 1942, et pas grand- monde, de manière générale, avant le printemps 44. Le réseau de Philippe Gerbier (Lino Ventura), les silences de cette équipe de frères et sœurs d’armes, contraints de mourir, de tuer ou de s’entretuer, forment un paysage dans lequel on retrouve à la fois l’esthétique et l’éthique de Melville, et qui nous rend l’Occupation horriblement familière.
Le panache qui triomphe
Et puis il y a l’immense Renoir, sa Grande Illusion et les raisons de chaque camp admirablement brossés. D’un noir et blanc sublime, époque oblige, le cinéaste de la Règle du jeu offre un portrait d’hommes tout en nuance de gris, plongés dans une guerre qui les dépasse mais qui savent vivre et mourir. L’histoire lui donnera tort puisque la barbarie repointera son nez trente ans plus tard, mais derrière cette illusion chevaleresque c’est l’honneur et le panache qui triomphe sur grand écran.
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Ces héros-là ne sont pas connus. Ils sont décalqués de certains personnages réels (Brunbrouck ou Pouget pour Dien Bien Phu, Cavaillès ou Lucie Aubrac pour L’Armée des ombres) mais n’ont pas pris racine dans l’âme française. Les noms de Gerbier ou Jégu de Kerveguen ne sont pas aussi connus que ceux de Tassin ou Pithiviers, tout comme ceux de Maréchal et de Boieldieu. C’est comme ça. Il ne tient qu’à nous, et à nos artistes, de secouer ce triste esprit de dérision, si peu français, et qui consiste à tout salir.
Yves Boisset : Le fossoyeur du héros
Si avec Dupont Lajoie sortie en 1975, Yves Boisset annonce la rupture de la gauche avec les classes populaires, en forgeant l’image d’Épinal du Français moyen, à la fois raciste, vulgaire et inculte, le réalisateur marque surtout le tournant d’un cinéma français débarrassé de toutes traces d’héroïsme. Si les héros n’ont pas droit de cité dans ses œuvres, c’est parce que Boisset préfère mettre en avant les personnages troubles et complexes qui trouvent la rédemption en se révoltant contre les institutions de l’État. En effet, dans son film L’attentat (1972) inspiré de l’affaire Ben Barka, le personnage principal interprété par Jean-Louis Trintignant est un militant gauchiste et écrivain raté qui accepte de collaborer avec la police française sur une opération secrète visant à enlever un opposant politique arabe. Quand l’indic se ravise, il bascule dans la clandestinité et se voit contraint de lutter pour sauver sa peau. Idem dans Le Prix du danger (1983) où le personnage joué par Gérard Lanvin – lequel accepte de participer à une émission de téléréalité extrême au péril de sa vie avant de découvrir que le jeu est truqué – est partagé entre sa cupidité et sa soif de justice. Dans le cinéma d’Yves Boisset, les héros finissent quasiment toujours mal, comme l’illustre parfaitement la fin tragique du juge d’instruction interprété par Patrick Dewaere dans Le Juge Fayard dit Le Sheriff (1977). Enfin, les personnages de ses films sont souvent froids et assoiffés de vengeance comme le policier intransigeant incarné par Michel Bouquet dans Un Condé (1970). Ce n’est donc pas à la mort du héros en général auquel on assiste dans le cinéma français à partir des années 70 mais à l’avènement d’une nouvelle forme d’héroïsme plus ordinaire – lequel tranche avec l’esprit chevaleresque d’antan. Mathieu Bollon





