Parfois, en France, la médecine se résume à une phrase qui tombe comme un couperet aux oreilles des malades en panne de médecin référent. Vous l’aurez probablement entendue, en apparence anodine et reprise en chœur par des milliers de secrétariats médicaux en France : « Nous ne prenons plus de nouveaux patients… ». Bienvenue dans les sables mouvants des déserts médicaux.
Un médecin couvre 30 km2 en campagne
Si l’on considère qu’il faudrait un médecin pour mille habitants, seulement 18 % des zones rurales sont suffisamment dotées, contre 31 % des zones urbaines, révèle une étude de l’association des maires ruraux de France (AMRF). Autrement dit, un médecin généraliste couvre 30 km2 en campagne contre 5 km2 dans les bassins de vie urbains. L’immense majorité du territoire subit une inégalité grandissante devant l’accès aux soins, obligation pourtant garantie par l’État au nom de sa mission de service public, allègrement trahie par une caste de hauts fonctionnaires. Dans le jargon si poétique des agences régionales de santé (ARS), représentant le ministère de la Santé dans les territoires, on évoque pudiquement « l’état du zonage » des médecins généraux en France.
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Derrière les acronymes fumeux de l’administration parisienne qui a mis par terre ce modèle de santé que le monde nous enviait encore au tournant des années 2000, une sombre réalité : en 20 ans, les déserts médicaux ont atteint 15 % de la population et la médecine générale dépérit à vue d’œil. Selon l’UFC-Que choisir, 25 millions d’usagers vivent dans un territoire où l’offre de soins libérale est insuffisante. Il faut un an pour obtenir un rendez- vous avec un gynécologue à Laval, cinq mois pour un ophtalmologiste à Dieppe et rouler 40 km pour trouver un généraliste dans la Creuse, sachant que deux praticiens suffisent à peine à remplacer un médecin qui se retire…
Vol et guet-apens
Pis, la région Île-de-France est devenue le premier désert médical de France. Nos campagnes ne sont pas les seules touchées par cette crise sans précédent, même si ce n’est pas pour les mêmes raisons. On s’en doutait : la démographie, la criminalité et la carte francilienne des déserts médicaux semblent se recouper. Ainsi, la Seine-Saint-Denis est en tête des zones rouges, tout comme les 18e, 19e et 20e arrondissements de Paris. Pure coïncidence, diront certains. Une chose est sûre : les médecins de campagne ne partent pas parce qu’ils se font arracher leur trousse et voler leur voiture dans des guets-apens. « On fait payer aux médecins libéraux le résultat de trente ans d’incompétence », tonne Ludovic Toro, médecin et maire UDI de Coubron (93). La fracture sanitaire concerne surtout les spécialistes en accès direct (ophtalmologie, pédiatrie, gynécologie), dont les honoraires ont une fâcheuse tendance à s’envoler, aggravant un peu plus les disparités dans l’accès aux soins pour les plus fragiles.
« On fait payer aux médecins libéraux le résultat de 30 ans d’incompétence »
Ludovic Toro
La pénurie de généralistes touchait près de deux millions de nos compatriotes en 2022. À l’horizon 2025, un quart des usagers éprouveront des difficultés pour accéder à un cabinet médical situé à moins de 30 minutes de route de leur domicile. Rendez-vous compte : près d’un Français sur cinq vit aujourd’hui dans un désert médical pour l’ophtalmologie ; une femme sur quatre pour la gynécologie. Un tiers des enfants pour la pédiatrie. Et le pire est devant nous avec le départ en retraite annoncé des 12 000 médecins de famille « papy boomers », inoxydables retraités actifs qui font de la résistance pour sauver la patrie en danger, bien au-delà de l’âge légal de la retraite des médecins, fixé soit dit en passant à… 67 ans !
« Le nombre de médecins en France reste bon, martèle le Dr Julien Skaf, généraliste dans la région de Tourcoing (59). C’est juste qu’ils ne font pas assez de médecine. Seulement 9 % des jeunes médecins s’installent à leur compte, déplore-t-il. Les autres vont à l’hôpital, à la Sécurité sociale, ils rejoignent la médecine du travail, les agences régionales de Santé, le don du sang où l’on ne soigne pas toujours des gens. Tout ça parce que le métier n’est plus attractif en libéral ». Selon le ministère de la Santé, il manque des médecins généralistes dans une ville sur trois en France. Qui s’étonnera de les voir renoncer aux visites à domicile sur un secteur rural, chronophage et glouton en carburant ?
Faillite politique
La désertification qui frappe la France périphérique, provinciale, péri-urbaine et bien sûr rurale, sanctionne la faillite, pour ne pas dire plus, des politiques publiques et des ministres médecins qui se sont succédés depuis les années 90 comme Bernard Kouchner, Philippe Douste-Blazy, Agnès Buzin, Olivier Véran et aujourd’hui François Braun. S’ils partagent officiellement la même volonté de défendre un accès aux soins égalitaire et solidaire, ils semblent mus par cette idée tenace que les médecins libéraux sont des nantis dispendieux, peu respectueux des deniers publics pour des pathologies le plus souvent bénignes. Comme le rappelle le collectif « Médecins pour demain », à l’initiative du défilé qui a rassemblé près de 4 000 médecins libéraux en colère à Paris, le 18 janvier, il n’y a pas de fatalité : les médecins, tous syndicats confondus ou presque, attendent ce « choc d’attractivité » qui va sauver la médecine libérale dans nos villages, nos banlieues et nos villes.
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On parle bien d’un train de mesures structurelles autour du triptyque médecin/ soignant/patient et non d’un saupoudrage de primes électoralistes en mode « Quoi qu’il en coûte ». En attendant, des médecins venus de l’Union européenne compensent la pénurie de main-d’œuvre médicale française dans nos départements. À tel point qu’avec des praticiens extra-européens en renfort, ils deviennent majoritaires, comme dans le Cher avec 80 % de ressortissants étrangers ou le Val d’Oise avec près d’un médecin sur deux originaire d’un pays extra-européen. Au contraire, le Morbihan ou la Haute-Corse accueillent 100 % de ressortissants français, tout comme la Lozère et… le Pacifique sud !
Le choc d’attractivité passe notamment par la revalorisation de la consultation à 46 €, indexée sur la moyenne européenne pour embaucher une infirmière et une assistante, et par une simplification des tâches administratives et des actes pour libérer du temps médical au service des patients, qui ne seront plus reçus à la chaîne. « Les temps changent, note de son côté Sophie Bauer, présidente du Syndicat des médecins libéraux (SML). Comme dans tous les métiers, les jeunes médecins se préoccupent de leur qualité de vie ; ils me le disent : “Je n’ai plus envie de faire 70 heures par semaine comme mes maîtres pour divorcer dans quelques années et faire un burn-out”. Ou : “Je souhaite ménager ma vie de famille avec 40 heures de soins hebdomadaires grâce à la réévaluation de la consultation à 50 € qui m’aidera à payer une secrétaire pour s’occuper du reste” ». Aux yeux de ce praticien, l’incitation reste le meilleur médicament dès l’internat pour susciter des vocations et ressusciter nos régions abandonnées.





