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Pierre Vermeren : « La plupart de nos élites semblent oublier le sort du plus grand nombre »

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Publié le

23 février 2023

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Pour Pierre Vermeren, historien du contemporain et auteur de La France qui déclasse. De la désindustrialisation à la crise sanitaire (Texto), la crise de l’hôpital est symptomatique de la sécession des élites et de la tiers- mondisation de la France.
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La crise du Covid a révélé le délabrement spectaculaire de l’hôpital public français. Quels sont les choix politiques qui, selon vous, marquent les principales étapes de ce délitement ?

C’est la conséquence de décisions politiques et de lois plus ou moins inapplicables de la fin des années 1990 (Plan Juppé, création des ARS, loi des 35 heures, etc.), mais aussi un symptôme de l’affaissement de notre société, et de son secteur public dont l’hôpital et la santé sont un centre névralgique. Revenir au plan Juppé de 1996 est un repère commode et justifié, car il consacre la fin de l’insouciance. Les Français ont acté la fin de la grande croissance d’après- guerre : l’espoir de renouer avec elle prédominait jusqu’alors. L’ampleur des manifestations de l’automne 1996 illustre la « fracture sociale » évoquée par Jacques Chirac lors de la campagne de 1995 qui l’a porté à l’Élysée. Cette grande grève post- guerre froide conteste la réunification des élites bourgeoises de gauche et de droite autour du libéralisme (certes à la française puisque l’État demeure le payeur en dernier ressort).

Dès lors, l’État social français est dans une crise structurelle. Faute de sursaut, rien n’y pourra remédier. Or le sursaut n’est jamais venu pour expliquer aux Français qu’il n’y a pas de santé publique ni de système de retraite sans auto-financement, ni que la citoyenneté donne des droits mais impose des devoirs (et qu’il en va de même pour les étrangers immigrés en France).

Lire aussi : Après les Gilets jaunes, les blouses blanches ? 

La fuite en avant dans le déficit et dans la distribution de prestations sociales et des soins est un choix économique. 1996, c’est le moment où les élites françaises viennent d’opter pour la désindustrialisation et la fuite en avant dans le tertiaire. Leur pari est que grâce à Maastricht, à l’euro, au libre-échange, à la libéralisation et à la tertiarisation – bref au changement de modèle économique – la France renoue avec une forte croissance permettant de résorber les dettes et le déficit. Hélas, ce moment n’est jamais venu, car seules les économies industrielles sont excédentaires. Pour nous, c’est déficit et endettement : et la fuite en avant ne guérit pas nos maux, elle les aggrave.

Aux origines du déclassement français, il y a le séparatisme des élites qui, consciemment ou non, privilégient leurs intérêts à leurs devoirs, et vivent dans l’ignorance de leur propre pays. En quoi la crise de l’hôpital illustre-t- elle ce phénomène ?

Cette problématique est en surplomb de notre société : 20 % de la population – le « groupe élitaire » – se sont réorganisés (même s’il y a toujours
des contre-exemples) afin de vivre ensemble dans les métropoles ou sur les littoraux. Ce séparatisme géo-social joue de deux manières dans la crise dont on parle. Le premier est que la crise de l’école aggrave les effets de la sélection : les concours de médecine recrutent désormais une majorité de jeunes femmes issues des métropoles qui n’ont aucune envie de s’installer ailleurs (littoraux mis à part). Pour les garçons de bonne volonté issus
de la France périphérique, qui furenteles médecins de campagne du XX siècle, c’est fini.

De fait, il y a une surmédicalisation des villes du sud. Entre le midi et le nord, cela va du simple au double : inutile de se demander pourquoi on meurt plus vite dans l’ancien Nord-Pas de Calais.

La plupart de nos élites, dégagées du devoir moral de solidarité envers les pauvres par l’immense machinerie sociale qui tourne à plein régime, semblent oublier le sort du plus grand nombre

Ensuite, l’effet de bourgeoisie joue sur la connaissance que l’on a du système de santé, et surtout des médecins. Si vous connaissez des médecins spécialistes dans un CHU, vous vivez dans un monde parallèle : vous connaissez les bons services, les bons spécialistes, vous court-circuitez les mois d’attente pour un rendez-vous, y compris pour les soins opératoires. Votre ami médecin briefera le médecin responsable. Tout cela est très humain, mais prend l’aspect de privilèges exorbitants quand le bateau coule. À l’école aussi, praticiens et initiés savent très bien comment contourner la crise en faveur de leurs proches.

La troisième conséquence, qui confine au cynisme, est d’oublier les privilèges exorbitants dont vous jouissez en pleine crise générale du système. Et de penser que tout va bien alors que vous bénéficiez de mille et un filets de protection. La plupart de nos élites, dégagées du devoir moral de solidarité envers les pauvres par l’immense machinerie sociale qui tourne à plein régime, semblent oublier le sort du plus grand nombre.

L’évolution des mœurs expliquerait en partie la raréfaction du personnel soignant, médecins et infirmières aspirant à une vie privée confortable. Or, si le retour à l’éthique sacrificielle d’antan est impossible, comment concilier dans le domaine de la santé les aspirations individuelles à la liberté aux douloureuses exigences du bien commun ?

Il faut distinguer infirmiers et médecins. Celles qui gagnent 2 000 euros dans les métropoles sont pauvres, alors que ceux qui gagnent 4 000 à 10 000 euros sont aisés. Les remèdes ne sont donc pas les mêmes. Pour les infirmiers, qui sont in fine le principal lien entre les patients et le monde médical, il y a clairement un problème de salaire. Sans entrer dans le détail complexe des négociations (années d’études/ diplômes/ niveau de responsabilité/ statut et catégorie de la fonction publique etc.), il est certain que, comme les instituteurs, ces rouages essentiels de la vie sociale sont maltraités en France.

Sont-ils trop nombreux voire regardés de haut ? Il n’y a pas de système scolaire ni d’hôpitaux valables sans instituteurs et infirmières dûment honorés et payés. La IIIe République l’avait compris, nous avons oublié. Or, la folie immobilière des métropoles a coïncidé avec la fin des logements de fonction des fonctionnaires. Que l’État paye correctement ses fonctionnaires essentiels, ou les loge, il retrouvera la qualité et le nombre.

Pour les infirmiers, qui sont in fine le principal lien entre les patients et le monde médical, il y a clairement un problème de salaire

À l’inverse chez les médecins, c’est moins une question de revenus que de style de vie. Face à la nouvelle disposition d’esprit des internes, il faut changer d’optique. Sinon, il n’y aura bientôt plus d’urgences ni de soin en dehors des horaires de bureau. Les spécialistes savent qu’une quantité astronomique d’actes médicaux inutiles ou de confort sont réalisés en France. Je n’ose dire la proportion évoquée par mes amis médecins sur le mode de la confidence. Comment ne pas contenir le panier de soins individuel et revenir à la médecine qui soigne ? Car rouvrir (vraiment)le numerus clausus et recruter des médecins sur tout le territoire (comme on le fait dans les CPGE alimentées par tous les lycées) sera sans effet avant 10 à 15 ans; et piller un peu plus les pays pauvres de leurs médecins revient en boomerang, puisque leurs malades viennent se faire soigner ici.

Comment imaginez-vous à moyen terme l’évolution de l’hôpital public ? Comment, selon vous, serait-il possible, sinon d’y remédier du moins d’entraver ce délitement ? Les solutions avancées par le chef de l’État le 5 janvier dernier comme « la fin de la tarification à l’acte » ou « la délégation des actes » vers les professions paramédicales ou les pharmaciens, seront-elles suffisantes ?

Ce sont peut-être des bonnes solutions partielles, nous verrons. Mais s’il n’y a pas de responsabilisation des assurés, cela ne servira à rien, sauf à accroître le niveau des violences à l’hôpital pour cause de frustrations. Il faudrait expliquer aux jeunes des lycées et aux étudiants les tenants et les aboutissants du système : on y entre tous à l’âge adulte sans que personne ne nous ait rien expliqué. Quand on prend une voiture, on passe le permis. Là, rien. Donc l’irresponsabilité est programmée. Il en va de même des étrangers. 400 000 nouveaux usagers arrivent de l’étranger chaque année, et bientôt leurs enfants. Pour ceux qui arrivent d’Afrique ou d’Asie centrale, où la prise en charge de la santé publique n’existe pas, comment ne pas devenir un consommateur frénétique si rien n’est dit ?

Lire aussi : Mais où est donc passé le personnel soignant ?

Mais la responsabilité concerne aussi le corps médical. Dans chaque ville, tout le monde sait quels sont le ou les médecins qui distribuent médicaments et arrêts de travail sans compter. C’est intolérable, car cela mine le système de l’intérieur. Et que dire de la prévention, de la médecine du travail ou de la médecine sociale qui dysfonctionnent faute de moyens et de contrôles ? Cela paraît négligeable par rapport à l’hôpital, mais ce sont les soutiens du système. Enfin, dans un pays qui paye les études de médecine, ne peut-on envisager un contrat astreignant les carabins à quelques années de service ? La réforme en cours, bien que minimale, est contestée. Nicolas Sarkozy a reculé en 2007 sur ce point. Si les étudiants ne veulent rien entendre parce qu’ils veulent travailler où ils ont toujours vécu, ne faut-il pas faire payer ces études, et en reverser le produit à des volontaires contractuels ? Ou faut-il rémunérer, comme à l’École de santé des armées, des carabins pour les affecter dix ans dans les régions sous-dotées?

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