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[Reportage] Journal d’un médecin de campagne

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Publié le

27 février 2023

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Une journée du Dr Pierre Hurtebize n’est pas de tout repos. Chronique d’un médecin de campagne normand qui roule vite au volant d’un gros Volvo, reçoit cinquante patients par jour depuis 40 ans et en visite autant par mois. Reportage.
Hurtebize

« Vous ne connaissez pas le chêne millénaire de notre village ? C’est pourtant le plus vieux d’Europe… Un monument historique vivant. Il est comme moi, il a vu le monde changer mais il tient bon ». Un vrai pince-sans-rire le docteur Hurtebize, au nom qui sonne comme un personnage de Courteline. Aux murs de la salle d’attente, installée face au clocher-porche de l’église Saint-Quentin et à portée de corbeau du fameux chêne qui a vu naître Charlemagne, des photos de Doisneau en noir et blanc, souvenir d’un temps où Jouvet triomphait sous les traits de Knock : « Ne confondons pas : est-ce que ça vous gratouille ou est-ce que ça vous chatouille ? »

Il court, il court, le Docteur

Tout le monde vous le dira : il ne tient pas en place notre fringant médecin de campagne, en activité depuis 40 ans en Normandie du nord, celle du Pays de Caux, où l’on compte ses sous plus qu’ailleurs et ses médecins de ville comme partout. À croire qu’il a une potion magique : cinquante consultations par jour cinq jours sur sept, les gardes 24h/24 pendant vingt ans, sans compter les visites à domicile dans un rayon de 20 km par tous les temps, des résultats d’analyses dès potron-minet jusqu’aux urgences au fond des fermes du canton après minuit. Ce n’est pas sans raison que les gens d’ici le surnomment « le druide ».

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« À peine diplômé, j’avais acheté une 4L pour faire mes tournées. Je n’oublierai jamais ma toute première sortie : en arrivant au café du village pour faire le plein [à l’époque, il y avait une pompe à essence, Ndlr], je fis la connaissance de la patronne qu’on m’avait décrite comme aimant lever le coude ; ce jour-là, Marie-Louise avait chaud aux oreilles. “C’est vous le nouveau docteur ?” fit-elle en me toisant. “Un médecin en pantalon de velours ? Jamais vous ne me soignerez !” » Le Dr Hurtebize apprendra bien plus tard qu’elle défendait son vieux médecin de famille contre la venue de cet étranger, pourtant né à quelques kilomètres de là. Ici, les paysans portent des culottes de velours, pas les citadins. Encore moins un docteur… Clin d’œil du destin, il héritera de la patientèle de son confrère et verra même Marie- Louise lui tomber dans les bras un beau matin au fond de l’église, victime d’un malaise vagal.

En attendant son tour, une patiente dit son inquiétude : « On parle beaucoup ces temps-ci des déserts médicaux et du manque de médecins. Comment a-t-on pu en arriver là ? » Et prend ses voisins à témoin : « Il a toujours été là ; il m’a accouchée et a suivi mes enfants jusqu’au départ de ma fille. Je ne suis pas pressée qu’il parte ». C’est l’autre sujet de discussion du moment : forcément, après quarante années au cul des vaches et au cœur des villageois, qu’il a suivis souvent sur trois voire quatre générations, tout le monde s’attend à ce que le Dr Hurtebize passe la main à un jeune. Sujet tabou. « Ce ne sera plus pareil, bougonne une commerçante venue en taxi d’Yvetot, où le docteur avait ouvert une autre consultation jusqu’à l’année dernière. Avec lui, on est en famille ; et comment vont faire nos vieux s’il ne trouve pas de remplaçant ? »

« Quand j’ai repris la patientèle d’un médecin en retraite, j’ai été surpris de voir ses patients me tendre un verre, à peine arrivé. “Allez Docteur, faites votre café !” Comprenez : “Prenez la bouteille de gnole et mouillez votre tasse”»

Sa plus belle récompense après toutes ces années ? « La gratitude de mes patients qui me paient d’un regard ou d’un sourire. J’ai enterré six centenaires ; parmi elles, la gardienne du chêne, qui habitait derrière l’église. Une grand-mère de 103 ans ; quelques mois avant de fermer les yeux, elle suivait encore les séances de l’Assemblée nationale à la télé. Comme j’adore la politique, nous avions des discussions enflammées ». En quittant son amie Dominique, qui tient le café-journaux d’à côté et fait office de secrétaire quand le docteur est en tournée, il tient à me faire visiter l’une des deux chapelles érigées au cœur de l’arbre sacré d’Allouville-Bellefosse. Une statue dorée de la Madone, offerte en son temps par une princesse, veille sur le totem hors-d’âge. « La foi me donne une force supplémentaire, surtout l’hiver ».

Il n’est pas rare qu’il rentre de ses longues tournées sur des routes abandonnées aux tracteurs avec des poireaux et des œufs, parfois même une terrine de lièvre. Le reste du temps, il sait qu’on l’accueillera à toute heure avec un café amélioré : « Quand j’ai repris la patientèle d’un médecin en retraite, j’ai été surpris de voir ses patients me tendre un verre, à peine arrivé. “Allez Docteur, faites votre café ! ” Comprenez : “Prenez la bouteille de gnole et mouillez votre tasse”. Comme je ne bois pas, j’ai fini par deviner que mon prédécesseur ne disait jamais non à une petite goutte ; gros fumeur, gros travailleur aussi, il est mort de ses excès ».

L’avenir aux audacieux

Pris par le rythme de ses consultations, il a dû reporter plusieurs visites et sauter sa pause déjeuner pour m’accorder deux heures de son temps dans la journée. « C’est comme ça tous les jours, et parfois pire quand je dois partir sur une urgence ». Un emploi du temps de ministre qui ne l’a pas empêché de fonder une maison médicale ultra-moderne qui regroupe cinquante professionnels de santé et un laboratoire à Yvetot, une ville de 12 000 habitants, avec des confrères médecins et sur fonds privés. « Sans aucune subvention publique, s’exclame-t-il, hormis pour le parking ‘ » Signe des temps, Agnès Firmin Le Bodo, actuelle ministre déléguée auprès du ministre de la Santé, pharmacienne et ancienne députée LR mâtinée Horizon de Seine-Maritime, n’avait pas daigné faire le déplacement. Un pied de nez aux fonctionnaires de l’agence régionale de santé qui soutient la réhabilitation de maisons de santé par des élus locaux en mal d’électeurs, prêts à tout pour sauver hameaux et villages de la désertification médicale. Comme celle de Cany-Barville (76) imaginée par son maire : « Un bâtiment très cher et resté longtemps vide. Depuis, un seul médecin s’y est installé. Organiser la médecine sans médecin, ça ne marche pas… »

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La crise des vocations ? La ringardisation d’une profession qui forçait l’admiration à ses débuts et suscite aujourd’hui des polémiques, avec ces médecins à bout qui descendent dans la rue pour réclamer le passage de la consultation à 50 €. « Si c’était à refaire, je le referais, martèle cet iconoclaste au grand cœur, qui est aussi vice-président du Conseil départemental de l’Ordre des médecins. Je le dis souvent aux internes qui veulent s’installer en libéral : s’il s’adapte, le médecin de campagne survivra à l’ubérisation de la médecine de ville ». Le druide a parlé. Coup d’œil à sa montre. Il me fait signe de partir et bondit vers la salle d’attente : « Alors, Mme Lefebvre, qu’est-ce qui vous amène ? »


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