Sur fond de gestion calamiteuse de la réforme des retraites, la France plonge dans une grave crise de régime, qui prend la forme d’un bras de fer dont on ne sait encore qui sortira vainqueur. L’exécutif essaye de passer tête baissée. Ni les manifestants ni les Français ne désarment pourtant. Chacun sait le point de rupture proche, et jette les dernières forces dans la bataille. Aucune reprise du dialogue à l’horizon.
À court terme, cette situation est à peu près de l’entière responsabilité du président. Pour avoir ainsi rompu tout échange avec les corps intermédiaires et braqué les oppositions parlementaires, pour s’être surtout coupé de son peuple, restant aveugle à ses peines et sourd à ses supplications, Emmanuel Macron a lui-même provoqué son isolement. Quel singulier pouvoir que ce Prince esseulé sur son trône, avec pour unique entourage une armée de parlementaires qui revendique son amateurisme, et une poignée de ministres dont le poids politique est à peu près nul. Aucune plante n’a pu percer dans cet humus-là.
Mais l’orgueil du Prince est tel qu’il avance. Aussi joue-t-il la lettre de la Constitution contre son esprit: la légitimité forte qu’il est censé tenir de son lien direct avec le peuple, il l’a travestie en un instrument de discipline pour que ses désirs aient force de loi.
Quel singulier pouvoir que ce Prince esseulé sur son trône, avec pour unique entourage une armée de parlementaires qui revendique son amateurisme, et une poignée de ministres dont le poids politique est à peu près nul.
Évidemment, le Parlement et le peuple grognent. Alors on leur a donné des compensations dont on savait qu’elles allaient être retoquées. Alors on enchaîne les prises de parole pour pédagogiser, pour redire qu’il fallait agir tout en jurant que les choses vont changer, à coup de cahiers de doléances ou de convention citoyenne.
Un objectif : l’attisement des braises. Car il restait à l’exécutif la carte du parti de l’ordre, carte qu’il joue sans vergogne et sans finesse, pour en faire grimper la température et son lot de violences inévitables. Le socle macroniste s’est tant effrité que le voilà condamné au machiavélisme le plus inique. Sans résultat pour l’instant.
Gagnant en brutalité à mesure que ce socle s’est érodé, Macron met en péril son mandat, et le régime avec. Car il nous donne malgré lui une grande leçon de politique : la légitimité n’est pas une donnée statique acquise une fois pour de bon, comme le croient les fétichistes de l’ordre légal-rationnel (auxquels on rappellera que Macron fut choisi par 38 % des inscrits, et sa majorité par 16 %). De Gaulle n’a-t-il pas démissionné, bien qu’élu au suffrage universel, car il considérait sa légitimité entachée par l’échec référendaire ? Non, la légitimité est un fait politique résolument dynamique, fondée sur la croyance collective qu’une personne est habilitée à faire ce qu’elle fait, et concrétisée par cette mystérieuse disposition à se faire spontanément obéir.
Lire aussi : « Think Macron » : quand la communication grand-remplace la politique
« Les souverains ne commandent efficacement que dans le cercle des choses approuvées par l’opinion, et ce cercle, ce n’est pas eux qui le tracent »: cette loi d’humilité énoncée par Joseph de Maistre n’a pas été assez méditée par notre président, victime de ses penchants positivistes. Concentrant dorénavant la haine populaire comme rarement, ne pouvant plus se déplacer sans que la police ne vide préventivement les rues, le président a rompu le fil fragile du consentement. Présidence de la discorde sociale, elle signe la fin de règne d’une certaine bourgeoisie. Dans les entrailles nationales, quelque chose de nouveau se prépare.
Toute la question est de savoir s’il entraînera le régime dans sa chute. Car ses torts, c’est après tout la lettre de la Ve qui leur donne, contre son esprit certes, un terrain d’expression, et il se pourrait bien qu’on lui reproche à elle ce qu’il ne faudrait reprocher qu’à lui. Macron arrive surtout après plusieurs présidents fort médiocres qui tous ont vécu sur le crédit de légitimité insufflé personnellement à ce régime par le général de Gaulle. Il est fort possible que ce crédit originel, rarement renfloué depuis, ait été pleinement consommé.





