Symphonie ou cycle de lieder ? Sur la forme, le Chant de la terre de Mahler (1908) reste un dilemme. Après la perte d’une fille et au seuil de sa propre mort, le compositeur autrichien se passionne pour des poèmes chinois du huitième siècle. C’est de vie et de mort qu’il s’agit, d’ivresse et de mélancolie : l’homme est ballotté entre exaltation et désespoir – le romantisme allemand n’a rien inventé. Le grand orchestre nous fait entendre cette partition comme une symphonie chantée, dont les poèmes 3, 4 et 5 seraient un scherzo et le 6e, « Abschied », un final monumental. Dans la plus rare version pour piano et deux voix, on reconnait plutôt une suite de mélodies : l’opulence du son cède à l’intimité de la parole, l’éclat des couleurs à l’implacabilité de la pulsation.
Lire aussi : [Opéra] Hamlet : meilleur à l’écran
Le nouvel enregistrement de Christian Gerhaher est un miracle d’expressivité et d’équilibre. Remplaçant de son ténébreux baryton les séductions d’une voix d’alto, ce maitre du lied allemand pousse l’éloquence à son paroxysme, donnant à l’œuvre un relief saisissant, par la clarté de diction et la variété des nuances. Son « Abschied » est d’une profondeur déchirante, entre extase et désespoir. Moins chambriste qu’opératique, le ténor de Piotr Beczala fait preuve d’une fougue parfois démonstrative. Au piano, les doigts de Gerold Huber radiographient les formes, des harmonies exotiques aux rythmes expressionnistes, pour un kaléidoscope de sensations qui ravira l’oreille. Après quoi on reviendra aux fulgurances de Bruno Walter et Kathleen Ferrier (1952), la plus transcendante de toutes les versions.
DAS LIED VON DER ERDE (LE CHANT DE LA TERRE), de GUSTAV MAHLER – CHRISTIAN GERHAHER (baryton), PIOTR BECZA?A (ténor), GEROLD HUBER (piano), SonyClassical, 17,99€





