La Hongrie n’est pas un pays slave mais n’est jamais rangée non plus comme un pays de l’Ouest. Comment se manifeste son rôle spécifique dans la géopolitique européenne ?
La Hongrie a toujours été une nation unique qui a subi des influences latines et allemandes considérables sur une longue période. Contrairement aux autres nations qui l’entourent, elle n’a pas de « parents » extérieurs. Les pays slaves ont leurs propres similitudes culturelles, la Roumanie se rattache aux pays latins et les Allemands d’Autriche affirment être le dernier pays occidental. La Hongrie est comme un touriste venu de loin, qui s’est installé dans un environnement géopolitique différent et qui s’exprime en hongrois. Métaphoriquement, la Hongrie est un navire en route entre les deux rives de l’Est et de l’Ouest ; elle présente des caractéristiques culturelles, un tempérament, des attitudes, un choix de valeurs et un mode de vie empruntant aussi bien à l’Orient (asiatique) qu’à l’Occident.
Autrefois royaume doté d’une constitution historique, puissance moyenne au milieu de l’Europe, bénéficiant d’une façade maritime entre 1779 et 1918, la Hongrie est aujourd’hui un petit pays enclavé et mutilé par rapport à sa taille et à sa puissance antérieures. À l’époque moderne, la Hongrie n’a pu jouir de sa souveraineté que pendant de très courtes périodes du fait de l’occupation ottomane, de la domination des Habsbourg ou de l’occupation soviétique. Par conséquent, pour les Hongrois, la liberté est avant tout synonyme de souveraineté. C’est la clé qui permet de comprendre les raisons pour lesquelles le gouvernement hongrois en place a annoncé, il y a plusieurs années, une ouverture vers l’Est. Géopolitiquement, la Hongrie est semblable à la Suisse, mais avec un contenu différent : la Suisse jouit d’un statut de neutralité internationale, tandis que la Hongrie s’efforce d’établir un équilibre entre les États- Unis et la Russie, l’Allemagne et la Chine, la France et la Turquie, ainsi qu’avec les pays voisins. Israël et le Vatican jouissent en outre d’un statut particulier dans la politique étrangère hongroise.
La Hongrie fait figure aujourd’hui de refuge, voire d’Eldorado pour nombre de conservateurs. Comment expliquer cette position particulière ?
Auparavant, le courant conservateur semblait accepter les grands objectifs de la modernité, mais était sceptique quant à la vitesse et aux méthodes du progressisme. Tacitement, les conservateurs approuvaient l’américanisme, « l’économisme » et la pensée scientifique et sociale axée sur la technologie. Ils ne faisaient qu’insérer une note de bas de page : tous ces développements sont bons, mais nous devrions avancer plus lentement. Pour eux, les communautés et les traditions locales étaient importantes mais restaient subordonnées aux exigences de la mondialisation. Le pragmatisme en figurait l’arrière-plan philosophique, très souvent accompagné d’une morale utilitariste.
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Aujourd’hui, ces conceptions conservatrices dominantes ont été remises en question. La modernité en tant que telle est remise en question, avec une forte critique du libéralisme dont les objectifs finaux sont les mêmes que ceux du communisme. On assiste à une résurgence du nationalisme et de l’État-nation, en réponse à l’individualisme des sociétés occidentales et à la diminution du rôle des communautés. Le sens de la vie n’est plus une question parce que le nihilisme la rend tout simplement hors de propos dans un monde occidental sans foi. Pas de foi, une raison ébranlée et une haine de soi culturelle qui pourrait être ridicule si elle n’était pas sérieuse. À cela s’ajoutent le déclin démographique, les migrations de masse et la négation des traditions culturelles.
Il n’y a qu’un seul leader politique qui incarne ouvertement une autre voie depuis treize ans : c’est Viktor Orbán. Il a offert une alternative non seulement au libéralisme occidental, mais aussi aux opinions conservatrices dominantes. Très bientôt, nous devrons tous choisir : soit les dérives de l’égalitarisme ; soit une vision plus globale de l’homme et de la culture, mettant à nouveau à l’honneur, l’expérience, le bon sens, les racines classiques de nos valeurs fondamentales telles que la sagesse, le courage, la modération, la liberté et la justice. Et cela ne peut être mis en œuvre que si nous formons une harmonie entre l’individu et sa communauté.
Comment la Hongrie, malgré sa langue difficile, parvient-elle à être attractive à l’égard de ce monde conservateur, sans pour autant perdre son identité et son authenticité ?
Les idées ont des conséquences, même si elles sont exprimées dans une langue à peine accessible. Le levain ou la régénération peut venir de Hongrie – ou d’ailleurs. Ce qui est plus important, c’est qu’il y ait suffisamment de courage philosophique en dehors de la Hongrie et que les questions fondamentales soient clairement posées. L’homme occidental s’est habitué au bien-être, aux réponses toutes faites, grâce à la science, à la plupart des questions qu’il se pose mais aussi à la sécurité, au conformisme intellectuel et à l’opportunisme. Pour l’instant, la gauche dominante et des conservateurs à l’esprit confus tentent d’isoler Viktor Orbán et la Hongrie. Avec ses méthodes étouffantes, l’Union européenne poursuit une politique de famine à l’encontre de
la Hongrie. La vérité est que si une idée est forte, les moyens matériels s’avèrent faibles face à elle. Le véritable conservatisme ne veut rien d’autre qu’une reconstruction du sens de la vie en prenant au sérieux les trésors classiques de la culture européenne, notamment la foi, la raison, la vérité et le loisir, comme base de la liberté individuelle et collective.
« Nous devons prendre nos propres traditions au sérieux et ne pas nous contenter de décorations destinées à rendre acceptable l’idée de progrès »
Chez les conservateurs, percevez-vous une mentalité créative ou ont-ils plutôt tendance à se laisser enfermer dans le syndrome de la citadelle assiégée ?
Si quelqu’un se sent assiégé, il restera derrière les murailles de son château assiégé. Le courage fait partie des quatre vertus cardinales avec la sagesse, de la justice et de la tempérance. Nous devons rétablir le respect de la sagesse, qui n’est pas un terme romantique. Le destin de chaque civilisation dépend de son sens de la sagesse. Tant que la rhétorique du progressisme illimité tiendra en otage l’esprit conservateur, aucune avancée n’est à espérer. Si quelqu’un a besoin de courage, il lui suffit de lire les classiques de notre propre culture.
Wokisme, souveraineté, défense de la civilisation chrétienne : quel combat les conservateurs européens doivent-ils mener en priorité ?
C’est une question de la plus haute importance. Les conservateurs européens doivent trouver leur propre voie, leurs propres idées et leurs propres formes d’expression politique. En pratique, cela signifie que nous devons prendre nos propres traditions au sérieux et ne pas nous contenter de décorations destinées à rendre acceptable l’idée de progrès. L’expérience précède les idées normatives, tel est le premier commandement. Le second est que l’idée d’égalité n’est pas un principe sacré à l’abri de toute critique.
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Aristote disait que nous sommes égaux mais pas dans tous les domaines. Nous devons poser de nouvelles questions à notre modernité nihiliste, non pas dans l’intention d’imposer nos jugements, mais pour agir intellectuellement en toute liberté. De ce point de vue, la Hongrie est un Eldorado où l’on peut poser des questions, et pas seulement écouter des réponses. Un philosophe polonais, qui a enseigné dans des universités américaines pendant des décennies, a déclaré récemment, à l’issue d’une conférence, qu’il avait passé plus de journées intellectuellement enrichissantes à Budapest qu’il n’en avait passées pendant un an dans une université américaine.
Dans vos travaux, vous défendez le concept d’« individualisme communautaire ». Qu’entendez- vous par cette expression ?
Tout au long de l’histoire de la culture européenne, nous avons lutté en faveur de cette nécessité qu’est le contrôle du moi, mais d’un autre côté, nous avons étendu le champ de la liberté individuelle. Contrôler l’individu par des contraintes morales telles que la tempérance ou par des injonctions précisant ce que la loi interdit à un individu, tout cela servait les intérêts de la communauté. Dans la modernité, au contraire, les intérêts du moi ou de l’individu ont fini par dominer la pensée publique à travers l’inaliénabilité des droits de l’homme. Par la suite, les multiples déclinaisons des droits de l’homme ont également contribué à l’extension du Moi. Ainsi, aujourd’hui, la moralité publique est subordonnée aux besoins de l’individu. L’homme, bien qu’il soit un être communautaire, s’est séparé des autres hommes. La question la plus délicate dans la culture occidentale est de savoir comment concilier les besoins et les libertés de l’individu avec ses responsabilités communautaires. En d’autres termes, comment pouvons-nous surmonter le nihilisme dans lequel nous vivons ? Nous devons restaurer le sens de la vie dans la culture occidentale – et surtout raccourcir les deux cents ans de nihilisme prédits par Nietzsche !





