Pouvez-vous nous raconter la genèse de The European Conservative ?
La revue The European Conservative est née il y a une quinzaine d’années au sein d’une association, la « Société Vanenburg », qui a été créée en 2006 pour aider les conservateurs de différents pays à se connaître en les réunissant chaque année pour discuter de livres et d’idées, d’histoire et de philosophie, d’art et de poésie. En 2008, l’un des participants a suggéré de publier un bulletin, par et pour les membres de l’association, et c’est ainsi que The European Conservative a été lancée sous la forme d’une lettre d’information de quatre pages. Après quelques années, je me suis proposé pour devenir rédacteur en chef, et j’ai publié treize numéros au cours des huit années suivantes – en me débrouillant un peu seul, en cajolant des amis pour qu’ils m’aident à éditer les numéros, en convainquant des auteurs de nous soumettre des articles gratuitement. C’était un pur travail d’amour – d’amour pour les idées.
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En 2021, avec le soutien de nouveaux partenaires en Europe, j’ai pu repenser la publication sous la forme d’un trimestriel. Ce nouveau format nous a permis de travailler de manière plus professionnelle avec une équipe de rédacteurs réguliers et de graphistes. Cela nous a également permis d’augmenter le nombre de pages (de 60 à 128), d’améliorer le contenu visuel et d’élargir considérablement la diffusion. À ce jour, nous avons publié huit numéros avec ce nouveau format, et les retours ont été assez extraordinaires. Il y avait une vraie attente !
Quels sont les objectifs de The European Conservative ?
Tout d’abord, je voulais une plateforme qui permette aux personnes de droite d’échanger librement des points de vue en anglais, car cette langue (malheureusement) est devenue la lingua franca de la vie intellectuelle. Ensuite, je voulais un média qui permette l’émergence de nouvelles idées à droite sur ce qu’est ou n’est pas le conservatisme, en particulier à une époque où beaucoup considèrent que l’ancien consensus conservateur (la conception anglo-américaine, burkéenne et libre-échangiste) est de moins en moins pertinent pour relever les défis de notre époque.
« À droite, nous avons enfin compris que tout ce que nous avons perdu est le résultat de notre incapacité à travailler ensemble et à organiser des coalitions »
Alvino-Mario Fantini
Aussi, je voulais un espace médiatique qui réunisse des penseurs établis et des intellectuels plus jeunes pour pouvoir diffuser les idées intéressantes de personnes travaillant dans des langues autres que l’anglais. Enfin, et c’est le plus important, je voulais un support qui permette, modestement, de réintégrer des domaines inutilement divisés : les arts, la politique, la philosophie, etc. J’ai toujours considéré ces disciplines comme intimement liées, toutes issues de cette source complexe d’idées qui s’appelle l’Occident.
Dans quelle mesure la barrière de la langue pose-t-elle problème ?
Bien que nous publions en ligne et sur papier en anglais, nous cherchons aussi à produire du contenu dans d’autres langues. Nous entretenons des partenariats avec d’autres publications, ce qui leur permet de traduire nos travaux susceptibles de les intéresser, et nous nous efforçons également de produire notre propre contenu dans d’autres langues. Dans les années à venir, nous souhaiterions lancer des suppléments en espagnol, puis éventuellement en français ou en italien. Si nous restons attachés à l’idée de rendre disponibles en anglais les travaux de ceux qui travaillent dans d’autres langues, nous sommes conscients que de nombreuses personnes préfèrent lire dans leur langue maternelle.
Pourquoi les conservateurs doivent-ils s’organiser à l’échelle internationale ? Comment le faire avec des pensées identitaires marquées et parfois historiquement conflictuelles ?
C’est le grand paradoxe, car pour moi, le conservatisme a toujours signifié une défense du local par rapport à l’international. J’ai toujours compris le conservatisme non comme une idéologie, mais comme une attitude à l’égard du monde moderne qui célèbre les traditions, coutumes et habitudes établies au fil des générations dans les divers endroits. De fait, envisager de nous organiser au niveau international semble aller à l’encontre de notre nature même. Cependant, nous, conservateurs et hommes de droite, devons travailler par-delà les frontières, à l’échelle internationale. En fait, c’est naturel car nous, à droite, avons enfin compris que tout ce que nous avons perdu est le résultat de notre incapacité à travailler ensemble et à organiser des coalitions. La gauche progressiste le fait, elle, depuis des décennies avec succès. Dans cette vaste lutte, la réflexion sur l’identité des peuples est essentielle. C’est une question qui me fascine personnellement depuis des décennies, en tant que produit d’influences américaines, européennes et latino- américaines. Comment penser l’identité dans la réalité hyper-mobile du XXIe siècle ? Comment défendre l’idée d’une identité donnée, enracinée dans le local, l’ici et le maintenant – dans le « quelque part » pour le dire avec David Goodhart – tout en essayant de nous organiser à l’international ?
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Je pense qu’il est possible d’exploiter ce paradoxe de sorte qu’il nous conduise à un rejet vigoureux de l’agenda progressiste, et crée les conditions nous permettant de construire des institutions alternatives. Pour être en mesure de puiser dans nos identités fondamentales de Français, d’Italiens ou d’Espagnols, mais aussi d’héritiers de la civilisation occidentale, il est nécessaire de réfléchir à des phénomènes socioculturels complexes tels que l’Empire austro-hongrois, avec lequel je me sens des affinités, à des structures qui puissent conjuguer une unité puissante et une diversité éblouissante. Mais comment permettre l’émergence de structures similaires dans le monde d’aujourd’hui, à même d’exploiter le pouvoir de la technologie ? Il y a là matière à réflexion pour les conservateurs, en particulier pour ceux qui ne veulent pas abandonner le monde et se retirer dans une existence rurale.
De ce que vous observez, dans quelle mesure les pensées conservatrices diffèrent-elles selon les pays ?
C’est l’un des aspects de ce projet que j’apprécie le plus : explorer les convergences et divergences entre les différentes traditions conservatrices européennes. Il y a deux façons d’aborder la question. Primo, en reconnaissant que sous les nombreuses variétés de pensées conservatrices, il y a des valeurs partagées qui sont aussi anciennes que le temps, telles que celles identifiées par C.S. Lewis dans L’abolition de l’homme. Deuxio, en comprenant que même s’il existe des valeurs qui ne sont pas partagées, il y a des défis existentiels qui peuvent nous rassembler. Dans le monde d’aujourd’hui, ces défis majeurs sont liés à un
État envahissant et autoritaire cadenassé par les lobbys progressistes, ainsi qu’à l’activisme de forces essentiellement antichrétiennes.
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Les différentes familles de droite peuvent travailler ensemble contre ces forces avilissantes sans avoir à abandonner leurs propres valeurs. Nous sommes au cœur d’une guerre mondiale contre les idéologies totalitaires et les hérésies gnostiques modernes qui animent nos classes dirigeantes. Et dans cette guerre, nous pouvons trouver beaucoup d’alliés dans de nombreuses traditions différentes de la droite. Il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour reconnaître la menace que représentent ces idéologies ; il suffit d’accepter le fait que nos traditions, nos habitudes et nos coutumes sont toutes menacées par ces élites technocratiques.
À terme, un renouveau conservateur peut-il toutefois s’opérer sans une revitalisation du christianisme ?
C’est une bonne question. Si l’acceptation explicite de la réalité chrétienne n’est pas absolument nécessaire pour participer à la guerre que j’ai décrite, elle est, à long terme, absolument requise pour une revitalisation complète de l’Occident. Cela étant dit, je dois exprimer quelques doutes quant à la possibilité d’y parvenir et, parfois, je pense que nous devrions plutôt réorienter notre pensée sur la création d’une alternative à l’Occident tel qu’il est aujourd’hui. La corruption est si profonde que je doute que nous puissions, même avec les méthodes gramsciennes les plus agressives, reprendre ce qui nous a été pris. Je préfère parler de la création de nouvelles institutions qui conduiront à l’épanouissement d’un nouvel Occident.
Pourriez-vous établir une cartographie dynamique du conservatisme en Europe ?
Je peux établir cette cartographie, mais elle ne serait pas encourageante. Malgré les triomphes électoraux de partis conservateurs dans certains pays, malgré la croissance des partis de droite dans d’autres, je doute que les pouvoirs de l’establishment permettent un jour à l’un d’entre eux d’obtenir le pouvoir nécessaire pour sauver l’Occident. On peut citer l’Italie et le triomphe de Giorgia Meloni, mais même là, ils ont dû revenir sur certaines de leurs positions, en particulier dans le cadre des négociations avec l’Union européenne. Je comprends pourquoi elle a agi de la sorte, et je comprends que d’autres doivent modérer leurs positions dans certains domaines. Mais lorsque les conservateurs agissent de la sorte, ils reconnaissent l’autorité absolue des autres sur eux-mêmes, et concèdent donc du pouvoir aux mauvaises personnes.
« L’expérience Orbán a permis la création d’un “espace sûr” dans lequel toutes sortes d’idées de droite peuvent être explorées et discutées »
Alvino-Mario Fantini
Je préfère m’inspirer du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, qui a non seulement le courage de ses convictions, mais aussi la force de s’opposer aux bureaucrates de Bruxelles. Il nous faut davantage de pays qui agissent comme le fait la Hongrie. Je pense que ce rejet ferme du business as usual est la seule voie à suivre. Et si cela échoue, nous devrons être prêts à dire « non » si nécessaire, et à nous retirer. On peut peut-être y voir une forme de « trumpisme » mais je ne pense pas que cela soit nécessairement mauvais, si on entend par là la défiance pour le mal et le refus de la soumission. C’est ce qu’essayent de porter Éric Zemmour en France, ou Santiago Abascal en Espagne. C’est la seule attitude qui nous offre une chance de sauver notre civilisation ; toutes les autres mènent à la servitude.
La Hongrie est effectivement devenue le carrefour de la droite européenne. Quelles retombées l’expérience Orbán a-t-elle eues sur la pensée conservatrice ?
L’expérience Orbán a permis la création d’un « espace sûr » dans lequel toutes sortes d’idées de droite peuvent être explorées et discutées, ainsi que la fomentation d’une révolution intellectuelle par le parrainage de toutes sortes d’activités en Hongrie et ailleurs. Ce que fait la Hongrie est tout simplement époustouflant, car elle crée à elle seule une communauté intellectuelle dynamique, chez elle et dans toute l’Europe, qui est collectivement prête à rejeter l’orthodoxie imposée par nos élites progressistes. L’impact qu’ont Orbán et son gouvernement sur le conservatisme en Europe est inestimable, et je pense que les historiens écriront à ce sujet pendant de nombreuses années.
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S’il fallait n’en choisir que trois, qui sont les intellectuels conservateurs européens et contemporains à lire ?
Je recommande les trois auteurs suivants, qui ont eu un impact profond sur ma façon de voir le monde. Tout d’abord, mon ancien conseiller doctoral, Andreas Kinneging, un éthicien et philosophe néerlandais de l’université de Leiden. Ses travaux, imprégnés des classiques, en particulier de Platon, sont provocateurs mais très accessibles. Deuxièmement, Ferenc Hörcher, philosophe et esthéticien hongrois à l’université du service public de Budapest, dont les travaux abordent l’art, l’architecture, l’urbanisme, l’histoire du droit, la littérature et bien d’autres domaines. À l’instar de Scruton, Ferenc est l’exemple même du vrai philosophe, qui regarde le monde sous toutes ses facettes avec un regard critique, mais toujours avec charité. Enfin, je dois mentionner les nombreux travaux de Miguel Ayuso, l’énergique penseur traditionaliste et philosophe du droit de l’université de Comillas en Espagne. Miguel est l’un des penseurs les plus érudits, les plus compétents et les mieux informés de la droite européenne.
Bienvenue au club
Diffusée sous sa forme actuelle en 2021, The European Conservative est la revue à ne pas manquer pour qui s’intéresse à la vie intellectuelle des droites européennes. Traitant en langue anglaise de politique, de philosophie et de culture, le trimestriel s’est donné pour objectif de faire circuler les bonnes idées et d’ainsi participer à la fondation d’une internationale conservatrice. Et la revue remplit drôlement bien la besogne qu’elle s’est assignée : sur le fond, en réunissant des plumes prestigieuses de toutes les nuances de droite et issues des quatre coins du Vieux Continent ; sur la forme, grâce à une maquette hyperclasse, très distinguée et richement illustrée, qui rappelle que conservatisme ne va pas sans esthétisme. C’est d’ailleurs le thème du dernier numéro: comment art et religion dialoguent-ils, qu’implique la crise de l’art sacré et liturgique, pourquoi les conservateurs doivent-ils redevenir créatifs ? Basé à Budapest et décliné en antennes nationales (la correspondante en France est l’excellente Hélène de Lauzun, auteur en 2021 d’une Histoire de l’Autriche), The European Conservative organise aussi des conférences, comme à Rome en octobre 2022 sur le thème du « conservatisme italien », ou à Paris en mai dernier pour une discussion entre Rémi Brague et le Hongrois Balázs Orbán, conseiller spécial de son homonyme. Concluons avec les mots de Sebastian Morello dans l’édito du numéro précité : « Nous n’appartenons à rien et à personne sinon à Dieu et à la civilisation qui un jour L’a placé en son centre. » Ainsi soit-il. RC






