À l’école, comment les choses ont- elles évolué depuis la loi de 2004 ?
Il faut d’abord se souvenir des conditions dans lesquelles la loi de 2004 a été votée et pour cela, remonter à 1989. Des collégiennes de Creil, dans l’Oise, décident d’entrer en classe avec le voile, ce que le règlement intérieur du collège leur interdisait. Elles sont exclues par le principal et cette exclusion fait scandale. Le MRAP proteste. SOS Racisme soutient qu’en aucun cas une sanction ne peut être infligée à des élèves en vertu de leur foi. L’archevêque de Paris s’insurge, le porte-parole des protestants de France s’inquiète. Et bien sûr, la Grande Mosquée n’est pas en reste. Confronté à cette insolence, Lionel Jospin, ministre de l’Éducation nationale, plaide d’abord pour le compromis. Je signe avec Élisabeth Badinter, Régis Debray, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler un manifeste dans lequel nous écrivons notamment ceci : « Vous dites, Monsieur le ministre, qu’il est exclu d’exclure. Bien que touchés par votre gentillesse, nous vous répondons […] qu’il est permis d’interdire. […] Négocier comme vous le faites, en annonçant que l’on va céder, cela porte un nom : capituler. » Le manifeste paraît dans le Nouvel Observateur. Lionel Jospin se tourne vers le Conseil d’État qui affirme que la neutralité s’impose aux enseignants, mais pas aux élèves.
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Ceux-ci viennent à l’école avec leur religion et pour peu qu’ils assistent à tous les cours et ne se rendent coupables d’aucun acte de prosélytisme, ils ont le droit de le faire. Mais qu’est-ce que le prosélytisme ? Les cas litigieux se multiplient. En 2003, Jacques Chirac charge Bernard Stasi de présider une commission de réflexion sur le principe de laïcité dans la République. Les membres de cette commission sont a priori hostiles à une loi. Ils veulent une négociation au cas par cas, mais leur opinion change face au désarroi des professeurs et des chefs d’établissements, parce que ceux-ci leur décrivent un phénomène alors peu perceptible : le communautarisme. Cette commission recommande l’abstention pure et simple de signes religieux à l’école. Elle a été écoutée le 15 mars 2004, date à laquelle le Parlement français vote une loi allant dans ce sens. Cette loi a eu des effets très bénéfiques. Aujourd’hui, nous assistons à une nouvelle offensive de l’islam radical. Puisque le voile est interdit, on choisit un autre emblème, un autre tract vestimentaire : l’abaya.
Le ministre Pap Ndiaye a-t-il pris la mesure du problème ?
Pap Ndiaye n’a pas été à la hauteur : il a obstinément refusé de désigner l’abaya comme un signe religieux ostensible et il a été secondé par les militants de la France insoumise. Pour ceux-ci en effet, il est raciste d’en préconiser l’interdiction. Je cite le député Thomas Portes : « Vous crèverez la gueule ouverte de votre racisme rance. » Encore une fois, la gauche de gauche se met au service d’une religion conquérante et nous dit que l’islamo-gauchisme est un fantasme réactionnaire. Gabriel Attal, le nouveau ministre de l’Éducation nationale, a le mérite d’appeler les choses par leur nom. Mais la bataille est loin d’être gagnée.
Comment applique-t-on la laïcité à l’école alors qu’une proportion de plus en plus significative des professeurs n’y croit plus ? De même, si 80 % des écoliers sont musulmans ou de culture musulmane, comment appliquer ou imposer la laïcité contre la loi du nombre ?
Ceux qui refusent la loi de 2004 n’invoquent pas la religion mais la liberté. C’est le grand paradoxe de notre situation : le communautarisme aujourd’hui dans tous les pays d’Europe s’abrite derrière les droits de l’homme. Le voile traduit l’emprise de la communauté sur l’individu et en premier lieu sur la jeune fille. En même temps, c’est avec des arguments individualistes qu’on justifie le voile. Dans un grand nombre de pays européens, la loi française est qualifiée de liberticide. C’est d’autant plus accablant qu’aujourd’hui, les femmes iraniennes se battent au péril de leur vie pour le droit de sortir nu-tête. Voir l’Occident capituler en brandissant ses propres principes est un spectacle désespérant. Mais évidemment, il est difficile de résister à la force du nombre. J’ajoute que les professeurs ne savent plus très bien eux-mêmes ce qu’est la laïcité.
Justement, qu’est-ce que la laïcité ?
La meilleure définition de la laïcité, on la trouve chez notre grand penseur chrétien, Pascal. C’est lui, qui, mieux que tout autre, a élaboré la distinction des ordres : l’ordre de la charité, l’ordre de l’esprit, l’ordre de la chair. Trois ordres et non pas deux. La laïcité, ce n’est pas rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. Pascal fonde l’indépendance de la vie de l’esprit. Et l’école laïque repose sur cette indépendance. À l’école, ce n’est plus la religion qui fait autorité, c’est la culture. Mais malheureusement, cette distinction des ordres n’a plus cours. Nous vivons une période de grande confusion. La culture se fond dans le tout-culturel. Les humanités perdent leurs contours et leur prestige : Booba vaut Verlaine et la lecture est une pratique culturelle ni plus ni moins légitime qu’une autre. C’est dans ce climat de confusion que baignent les professeurs et c’est en raison de cette confusion qu’il leur est de plus en plus difficile de transmettre.
Lorqu’on parle d’atteinte à la laïcité, n’est-ce pas un prétexte un peu formel pour ne pas s’interroger sur la vraie question, à savoir les mœurs et donc l’immigration ?
Non, je ne crois pas qu’on masque le vrai problème. Peut-être faut-il aller plus loin dans la recherche sur la manière française d’être laïque. La France, si j’ose dire, n’est pas sortie de la maison du Père comme les autres pays européens. D’où vient cette singularité ? Je crois que Claude Habib, avec son livre Galanterie française, nous met sur la voie. Elle explique que l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école prend sens si on la met en relation avec des pratiques de mixité dans l’ensemble de la société. Elle devient compréhensible quand on la rapporte à cet arrière-plan de la tradition galante qui présuppose une visibilité du féminin et plus précisément une visibilité heureuse, une joie d’être visible. En effet, la naïveté elle-même s’ancre dans nos mœurs. À travers la défense de la laïcité, c’est aussi une certaine tradition française qui est en jeu.
Milan Kundera écrivait que si au Moyen Âge, l’unité européenne reposait sur la religion commune, cette unité repose aux temps modernes sur la culture. Péguy dénonçait lui la sécheresse du monde moderne, cette « toile cirée » imperméable à la chose religieuse. Quid de cette étanchéité totale à la chose religieuse, n’était- ce pas un mirage ?
Je ne dirai peut-être pas les choses ainsi, mais je rappellerai ce qu’écrivait Péguy, justement : « Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité ; ce n’est pas un président du conseil, si considérable que soit un président du conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans la commune représente : il est le représentant né de personnages moins transitoires, il est le seul et l’inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. » La laïcité est aussi une forme de sacré.
« La laïcité est aussi une forme de sacré. C’est le sacré de la culture. Nous vivons la fin de cette époque »
Alain Finkielkraut
C’est le sacré de la culture. Nous vivons la fin de cette époque. Après la sortie de la religion, la sortie de la culture : sa dissolution dans le culturel mais pour aller dans votre sens, je constate que la gauche contemporaine renie le principe de la laïcité quand il s’agit de faire toute sa place à l’Islam. Des statues de saints aux crèches dans les mairies, on a vu à plusieurs reprises son acharnement à effacer tout ce qui reste de la marque chrétienne en France.
L’école de la République n’a-t-elle pas sa part de responsabilité ? Au nom de l’inclusion, elle a gommé tout commun.
Le problème de l’école, c’est qu’elle a sacrifié l’héritage à l’égalité. On n’enseigne plus la culture parce qu’on nous a convaincus que cet enseignement favorise les héritiers. C’est une catastrophe. L’école, à force de réformes compassionnelles, est en ruines. Une nation ne peut pas survivre si elle ne partage pas un même patrimoine. Par l’école, l’héritage est offert à tous, aux riches comme aux pauvres, aux bourgeois comme aux ouvriers, aux Français d’origine française et aux Français nés de parents étrangers. Malheureusement, cette hospitalité n’a plus cours, ce qui ne peut qu’aggraver la division de la société française.
Pensez-vous, comme l’écrivait Pierre Manent dans Situation de la France, qu’il faille aujourd’hui faire des accommodements raisonnables comme des repas de substitution à la cantine ?
Il n’y a pas d’accommodement possible avec l’islamisme. Nous ne devons rien céder sur la question de la mixité et de l’égalité des femmes et des hommes. Nous ne devons rien céder non plus sur l’enseignement et nous ne devons pas remplacer la transmission de la culture par des gadgets inspirés par l’actualité.
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Êtes-vous favorable comme Régis Debray à un enseignement du religieux à l’école, non pas en tant que religion mais en tant que fait de civilisation ?
Aucune ignorance n’est utile mais ce que je souhaite pour ma part, c’est une bonne connaissance de l’histoire de la France, de l’Europe et aussi un apprentissage de la langue à travers la littérature. La syntaxe s’effondre, le vocabulaire se rabougrit, le globish prend possession des lieux. C’est donc à de vraies retrouvailles avec la langue française que devrait nous convier aujourd’hui l’école. Car contrairement à ce qu’affirment les linguistes atterrants, le français va extrêmement mal.
La fin de la Chrétienté diagnostiquée par Chantal Delsol peut-elle remettre en cause notre compréhension de la laïcité ? Cela ne suppose-t-il pas de faire une hiérarchie entre les religions, donc de reconnaître un droit d’aînesse du judéo-christianisme en France, par exemple par la loi ?
Je pense que la Constitution européenne aurait vraiment dû, bien sûr, inclure l’héritage judéo-chrétien. Elle ne l’a pas fait et c’est grand dommage. Cela prouve d’ailleurs que l’Europe, dans son souci de ne pas discriminer ni exclure, ne se pense plus comme une civilisation, mais comme une construction juridique et économique. Ce qui importe, c’est que l’Europe et la France cessent d’avoir peur d’elles- même et renouent avec l’idée qu’elles sont des civilisations.





