Votre livre renoue avec la tradition de l’essai littéraire, et ne se laisse enfermer dans aucune discipline : histoire de l’art, philosophie, histoire des mentalités, théologie…. Pourquoi ce choix ?
C’est une tradition de l’essai très française qu’on retrouve chez Montherlant ou Artaud : la réflexion mise en scène. Ils livraient non pas une œuvre de spécialiste mais une œuvre d’art. Et c’est aussi cette approche de philosophie unitive qu’on retrouve chez les cisterciens. Ils ont toujours une approche globale et panoramique du monde. Ils ne prennent pas un élément pour le disséquer. Lorsqu’ils pensent le monde, c’est une pensée totale. J’ai essayé de revenir à l’amorce même de l’art occidental, ce qui implique de revenir à une justification théologique et existentielle.
De l’élan prophétique, nous sommes passés à la haine de l’apocalypse dites-vous. Quels sont les signes de ce changement d’époque ?
Nous sommes passés d’une espérance moderne qui était celle des utopies, de l’élaboration d’un monde totalement neuf et parfait, à l’idée que ce monde va péricliter. À 20 ans, je ressentais l’énergie et l’élan formidable des avant-gardes, et j’aurais aimé les rejoindre et participer à cette espèce de front commun artistique qui décide de réévaluer l’art et de bouleverser l’époque. Indépendamment du folklore de l’avant-garde, le but d’un artiste est d’être au cœur de la problématique de son époque. C’était une énergie proprement révolutionnaire, qu’elle soit de gauche ou de droite, qu’elle soit artistique ou politique. Mais l’époque a changé, nous n’avons plus que la nostalgie de cette énergie, car cet élan s’est retourné contre lui-même.
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Il est important de remarquer que les wokes et un certain nombre de mouvements qui se présentent avec les oripeaux de la modernité représentent bien plutôt une décompensation de cet élan moderne, puisqu’ils retournent tous les éléments typiques de la modernité contre la modernité. Ce ne sont même pas des réactionnaires, ce sont des modernes décompensés. La simplicité du XX siècle où les avant-gardes se succédaient s’effondre, et nous sommes face à un trou noir comme une étoile qui, devenue gigantesque, finie par exploser puis à aspirer toute l’énergie qu’elle avait développée auparavant. En ce sens, le wokisme me paraît être le trou noir de la modernité occidentale.
Pourquoi l’avant-garde que vous appelez de vos vœux devrait-elle se ressourcer au xiie siècle ?
C’est la révolution au sens littéral : revenir à l’origine d’un mouvement qui s’est essoufflé. Tout l’art européen, la musique, la littérature française avec les romans arthuriens, la peinture avec les primitifs flamands ou italiens, prend sa source dans la Renaissance des XIIe et XIIIe siècles. En fait, l’Occident chrétien a d’abord été mené par une élite purement spirituelle dans les monastères qui était une véritable avant-garde, le reste de la population étant un peu laissée en friche. Mais ce qui a été cultivé dans les monastères a fini par irradier toutes les dimensions de l’humanité. On invente alors une nouvelle manière d’aimer, de faire la guerre, d’avoir une aventure humaine.
La simplicité du XX siècle où les avant-gardes se succédaient s’effondre, et nous sommes face à un trou noir comme une étoile qui, devenue gigantesque, finie par exploser puis à aspirer toute l’énergie qu’elle avait développée auparavant.
Romaric Sangars
C’est aussi l’époque du troisième avènement de saint Bernard de Clairvaux qui me fascine tant : toute existence humaine devient le lieu possible d’incarnation du divin – qui n’est plus confinée à l’incarnation concrète du Christ. Nos vies ne sont plus absurdes mais deviennent toutes des aventures. C’est une invention extraordinaire que je trouve bouleversante. Et comme par hasard, c’est à ce moment-là que les arts occidentaux déploient toutes les possibilités de la représentation de la personne. L’art occidental explose alors d’une manière unique qu’on ne retrouve dans aucune autre civilisation. Elle est là la source : dans ce rapport au monde, dans cet équilibre, dans cette divinisation possible de l’homme promue par les chrétiens. Nous sommes arrivés au bout de cet élan. D’où cette alternative : soit on participe à cette grande décompensation générale, soit on revient à l’origine de cet élan pour le reprendre.
Vous écrivez que l’équilibre absolu est la crucifixion. Pourquoi ?
Parce c’est le plus grand écart entre l’homme et Dieu, entre la chair et l’esprit, et cet écart n’est pas possible humainement. C’est là où l’image du Dieu crucifié est nécessaire, c’est-à-dire qu’on ne peut pas, nous, humains, avec une raison blessée par la Chute, faire tenir ensemble les différentes dichotomies essentielles. Il n’y a qu’un Dieu incarné qui est capable de prendre cela sur lui au prix de la déchirure de sa chair, de faire tenir ensemble des choses incompatibles. Et donc, c’est par le truchement du corps martyrisé de Dieu qu’on arrive à réunir ce qui a été déchiré avec la Chute et donc retourner un monde retourné.
Quelle fonction l’art doit-il jouer dans la reprise de cet élan ?
Les avant-gardes m’intéressent beaucoup parce qu’elles confèrent à l’art une mission totale. Les futuristes italiens ou les surréalistes ne veulent pas uniquement trouver une nouvelle forme, mais bien révolutionner une manière d’être au monde, avec une ambition messianique. Le tournant se situe au XIXe siècle, lorsque l’art s’est mis à ornementer les salons bourgeois, et non plus à scander la marche humaine vers Dieu, ou à glorifier le pouvoir temporel. C’est d’ailleurs contre cette ornementation bourgeoise que se sont révoltées les avant-gardes. L’art doit être total et mettre en jeu toute l’existence humaine, individuelle et collective. Alors certes, c’est périlleux et il faut veiller à ce que l’art ne soit pas enrégimenté. Mais l’art qui ne prétend pas avoir d’impact véritable et décisif sur les êtres individuels comme collectifs est un art castré. Sous saint Louis ou sous Louis XIV, l’art avait une fonction sociale essentielle ; Jeff Koons, qui est la parodie des parodies, incarne lui un art qui n’en a aucune.
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Le goût de la beauté n’est pas un luxe, disons même que le luxe que représente la beauté est une nécessité absolue, et c’est quelque chose dont on avait conscience à l’époque où les villes étaient organisées autour des cathédrales, qui concentraient toutes les possibilités de beauté. Ces cathédrales ont été remplacées par des McDonald, et le monde s’est enlaidi. Avec les musées, on a concentré la beauté dans des conservatoires, dans des réserves comme les Indiens. La beauté ne semble plus nécessaire dans ce monde purement pragmatique, elle est considérée comme superfétatoire et secondaire. Or, le beau et le transcendant sont censés être au centre de toute communauté.
Du point de vue catholique, votre livre est porteur d’une ambition énorme : il nous faut retrouver l’énergie vitale. Mais comment fait-on d’un vaisseau deux fois millénaire, parfois brinquebalant, une nouvelle avant-garde ?
Les laïcs ont un vrai rôle à jouer dans cette histoire. Prenons l’exemple de l’amour courtois jadis développé par Marie de Champagne, Aliénor d’Aquitaine, Chrétien de Troyes ou Raimbaut d’Orange : ces princesses et ces poètes ont provoqué une véritable révolution vers la fin du XIIe siècle. Dans leurs écrits, ils illuminent le sentiment amoureux, le relient à la révélation chrétienne et décident que l’amour va devenir une voie initiatique, une sanctification profane. Cette révolution, ce n’est pas les prêtres ou le pape qui la font. Ce n’est qu’ensuite, en 1215, lors du concile de Latran IV, que l’Église fait du mariage un sacrement. C’est donc grâce à un mouvement laïc que les jeunes gens peuvent choisir d’épouser la personne sur laquelle ils ont jeté leur dévolu. Malheureusement, face à un monde moderne de plus en plus absurde, et peut-être aussi en compensation par rapport à la fin de la monarchie, le peuple chrétien a pris l’habitude d’être pris en charge par une autorité. Il a demandé à la papauté d’être ultra patriarcale, a eu ce besoin de se protéger derrière les (authentiques) barricades spirituelles que propose l’Église. Ils se sont en quelque sorte démobilisés dans leur rapport au monde profane et dans le rôle qu’ils pouvaient avoir pour nourrir et porter l’Église elle-même. Les laïcs doivent retrouver cet élan.

LA DERNIÈRE AVANT-GARDE, ROMARIC SANGARS, Éd. du Cerf 164 p., 18 €





