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« Les Rayons et les Ombres » : filmer l’Occupation, de Louis Malle à Xavier Giannoli

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Publié le

18 mars 2026

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Un film-fleuve sur les heures sombres de la collaboration, avec Jean Dujardin en anti-héros subjugué par la Bête Immonde. Il fallait être inconscient pour se lancer dans une telle aventure – une aventure dans laquelle Gaumont a tout de même misé 30 millions d’euros et avec laquelle la société de production espère relancer une fréquentation des salles bien terne. Xavier Giannoli, auréolé par le succès de ses « Illusions Perdues », s’y est lancé la tête la première. Avec « Les Rayons et les Ombres », le cinéaste français livre un film contrasté mais au souffle indiscutable.
© « Les Rayons et les Ombres »

Faire un bon film sur la collaboration, c’est peut-être d’abord ça : comprendre ce qui a survécu du nazi en nous. Comment les démocraties modernes ont pu composer avec les nazis qui ont survécu, d’une part, mais aussi comment le nazisme a survécu dans nos cœurs. Xavier Giannoli s’empare du sujet à bras-le-corps, c’est le moins qu’on puisse dire. Imaginez un peu : une fresque de plus de trois heures sur deux figures oubliées (ou soigneusement mises sous le tapis) du collaborationnisme : le magnat de la presse Jean Luchaire et sa fille Corinne, starlette des années 30 que l’Occupation a freiné dans son élan et vouée à devenir, dans la mémoire de tous, une « pute à boches ». Tous deux ont profité des fastes et des largesses obtenues grâce à Otto Abetz, ami proche de Luchaire qui devient ambassadeur du Reich dans le Paris occupé, et se sert de leur aura pour cimenter une pseudo-amitié franco-allemande – au moment même où la rumeur des Alliés commence à donner à la France occupée un parfum de cendres.

Des débuts trop appliqués

Depuis Illusions Perdues, on le sait, Giannoli a été bombardé grand shaman de la reconstitution historique soignée et soigneuse. En réalité, c’est un peu plus compliqué que ça : d’ailleurs, la première heure du film est plutôt poussive, la reconstitution est trop maniérée pour faire mouche et on soupire à plusieurs reprises devant certains plans qui fonctionnent un peu trop comme des chromos illustratifs. Même Jean Dujardin semble vernissé et contrit sous son rimmel et sous ses cheveux bien plaqués façon années 30. C’est là que le cinéma de qualité française montre ses limites : impressionné sans doute par son sujet, mais aussi par son budget confortable qui l’oblige certainement à rester dans une certaine « ligne claire », Giannoli se contente au début d’illustrer son scénario avec application, laissant toute mise en scène au vestiaire. On peut regretter ce qu’il faut bien appeler une « netflixation » du cinéma : c’est-à-dire un cinéma d’illustration et de reconstitution, où tout est souligné, expliqué, et re-souligné au Stabilo d’une direction artistique condescendante. Mais on aurait tort de s’arrêter à cette première impression : pour une fois, la lenteur et la longueur du film servent à quelque chose et sont justifiées par son sujet même, qui n’est pas tant la collaboration que la fin de l’Histoire.

Le monde nous appartient

 « Les nazis ont perdu la guerre mais ils ont gagné le monde » disait en substance notre regretté Maurice (Dantec). Afférant par-là que le nazisme avait bel et bien survécu aux nazis et que l’opération Paperclip (l’exfiltration des scientifiques nazis pour le compte de la recherche militaire américaine) s’était faite jusque dans nos âmes. Que nos démocraties plus ou moins fantoches en avaient bien appris les leçons et qu’il suffirait d’une étincelle, redoutable, pour que l’antifascisme hallucinatoire de la doctrine post-moderne se transforme à nouveau en Moloch botté. En France, c’est encore plus compliqué. Pays occupé, pays collaborationniste, il aura fallu attendre les années Giscard pour que le cinéma prenne les choses à bras-le-corps, après une décennie pompido-gaullienne où régnait encore la légende dorée de la Résistance et où prévalait la satire inoffensive d’une armée allemande résumée à quelques imbéciles Papa-Schultzesques. Heureusement, le vent tourne au début des années 70 et quelques réalisateurs frondeurs décident de mettre le pays face à son passé douloureux : Le Vieux Fusil, Le Bon et les Méchants, Section Spéciale et bien sûr Lacombe Lucien se chargent de rafraîchir la mémoire des Trente Glorieuses grisées par leur propre faste. Forcément, ça ne passe pas crème : le chef-d’œuvre de Louis Malle est conspué aussi bien à gauche qu’à droite, aussi bien chez Minute que chez Libération. « Je refuse de compatir à un salaud », dira bêtement le critique communiste Jean Delmas. Pourtant, la proposition de Louis Malle, radicale, n’a pas vieilli d’une seconde : en substituant à la psychologisation une étude de mœurs naturaliste, en choisissant pour le rôle-titre un acteur non-professionnel, en ouvrant son film sur un long prologue champêtre et quasi-documentaire, il disserte non pas sur une « banalité du mal » éculée, mais sur ses raisons sociologiques profondes : « J’ai toujours trouvé que le film était presque marxiste dans la mesure où il montrait que le lumpenprolétariat constitue traditionnellement les troupes du fascisme » dira Louis Malle quelques années plus tard pour défendre son projet incompris.

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L’Occupation comme hallucination

Ce refus du psychologique, on le retrouve presque tel quel chez Xavier Giannoli : ses deux personnages principaux sont filmés comme deux blocs d’Histoire, qui subissent et réagissent, mais finalement prennent peu de décisions. Ce qui pourrait faire pousser quelques cris d’orfraie à ceux-là même qui estiment que les collabos sont déresponsabilisés. En filmant la lente « ascension » du patron de presse Jean Luchaire, pacifiste convaincu qui pense suivre les traces de Jean Jaurès et qui devient collabo d’abord par simple souci de ne « pas rompre le dialogue avec l’Allemagne », Giannoli et son scénariste Jacques Fieschi tentent de montrer le lent processus qui a permis à deux hommes – Luchaire et son frère d’armes Otto Abetz, passé d’honnête professeur de dessin à haut dignitaire nazi corrompu jusqu’à l’os, de devenir à peu près l’inverse de ce à quoi ils aspiraient initialement. Toute la force de Giannoli, outre qu’il refuse une psychologisation de toute façon menacée d’obsolescence, est de montrer à quel point les destins de ces deux hommes ne sont dus, finalement, qu’à des erreurs de jugement : Luchaire comme Abetz pensaient réellement – du moins au début – que leurs actions respectives permettraient de minimiser les dégâts, pendant cette fameuse « drôle de guerre » – une guerre qui ne vient jamais, puis une occupation de Paris lunatique, où les Allemands se voient au début donner l’ordre de « passer inaperçus » ! C’est cette qualité presque hallucinatoire de l’Occupation que Giannoli met en place avec une certaine virtuosité – passé un prologue étrangement atone où le Paris des années 50 est filmé comme une sorte de cauchemar brutaliste et désert – un pur décor de théâtre dont toute réalité historique semble définitivement congédiée.

L’histoire et son double

La collaboration, c’est ce moment précis où une nation travaille contre son propre intérêt, et c’est peut-être le régime d’existence dans lequel toutes les démocraties occidentales sont plongées aujourd’hui. Elles hébergent leurs propres ennemis, elles cultivent leurs propres virus : la fin de l’Histoire, c’est ce retournement des valeurs démocratiques contre elles-mêmes. C’est la création d’un simulacre de démocratie, d’un « double », et c’est sans doute sur cette thématique du double que le film de Giannoli tire son épingle du jeu, rappelant à sa manière un autre grand film sur la collaboration : Monsieur Klein, énigmatique et kafkaïenne descente aux enfers d’un faux-vrai Juif qui enquête sur lui-même et contre son intérêt – préfigurant déjà les univers paranoïaques de Philip K. Dick. Giannoli se plaît ainsi à répéter la figure du double pour montrer à quel point l’Occupation a été le moment d’une scission qui a produit deux pans de réalité. Ainsi, tous les personnages sont dédoublés : Jean Luchaire et son pendant allemand Otto, Corinne Luchaire et sa maîtresse anglaise avec qui elle se partage un truand romantique, mais aussi les deux rédacteurs en chef des Nouveaux Temps… Une duplication systématique qui prendra corps dans la grande scène du rapatriement des cendres de l’Aiglon à Paris, épisode oublié de l’Occupation, tentative désespérée pour le Reich de mimer l’amitié entre les deux pays. Peut-on prédire à Xavier Giannoli un avenir à la Louis Malle, qui fut quasiment contraint de quitter la France pour poursuivre sa carrière aux États-Unis après le scandale provoqué par Lucien Lacombe ? Probablement pas, et c’est peut-être ce qu’on peut reprocher à sa fresque historique. Si le réalisateur se garde bien de tout manichéisme et s’amuse même à jouer sur l’image héroïque de l’acteur Jean Dujardin, épigone du cinéma français habitué à tous les grands rôles, pour mieux tordre cette image de l’intérieur, s’il fait du personnage de Corinne une victime, dès les premiers plans, davantage qu’une coupable, le film évite la complexité qui pourrait le mettre en regard du chef-d’œuvre de Louis Malle.

Le crépuscule des damnés

Si Gianolli a le bon goût de laisser hors-champ les grandes figures historiques, comme Pétain, conscient de cette nécessité artistique qui consiste à rester dans la « petite histoire », l’écrivain Céline fait une apparition remarquée, campé par un Philippe Lévy plutôt crédible, dans une scène inspirée par une anecdote fameuse, racontée notamment par l’historien Jacques Benoist-Méchin, mais dont l’authenticité est sujette à débat : aviné et provocateur, Céline aurait déclaré, devant un portrait d’Adolf Hitler, que ce dernier n’était qu’un simulacre et qu’il avait été remplacé par un « youtre ». Le choix de cette anecdote probablement apocryphe n’est pas innocent, puisqu’il prolonge ce geste de duplication et de simulacre dans le simulacre, prouvant qu’après la Seconde Guerre mondiale, le monde passe définitivement dans une version falsifiée de l’Histoire. Cette scène clé est d’ailleurs au milieu du film et en constitue sûrement la déclaration programmatique : ce qui s’opère avec l’Occupation allemande et avec le régime de Vichy, c’est le dédoublement de la France, c’est la création d’un simulacre national. Alors, grand petit ou petit grand film ? On ne sait pas encore, mais le métrage fini par emporter notamment dans son dernier tiers, avec cette patine presque viscontienne, période Les Damnés, évidemment, qui emporte le film : Gianolli n’a pas son pareil pour filmer la débâcle, la fin des utopies totalitaires qui s’embourbent dans leurs propres déjections et dans leurs flaques de foutre, les ultimes soirées orgiaques qui renvoient évidemment au Salo de Pasolini – peut-être LE chef-d’œuvre des films sur la collaboration. En somme, un monument quand même.


LES RAYONS ET LES OMBRES (3H15) de Xavier Giannoli, avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl, en salles le 18 mars.

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