Aujourd’hui je chanterai les grands bols où l’on mélange la farine, le sucre, le beurre, le sel et deux ou trois autres ingrédients pour préparer un gâteau qui ne réinvente rien et ne sublime pas grand-chose, un gâteau totalement anonyme qui n’a aucune chance de devenir un plat signature ; je chanterai aussi les cuillers en bois et les spatules, et le moule beurré dans lequel on fait couler l’appareil – qu’on appelle pâte, tout simplement ; je chanterai surtout l’immémoriale prière des enfants qui réclament qu’on veuille bien ne pas trop rasiner les parois du grand bol parce qu’ils comptent bien le nettoyer eux-mêmes, au doigt et à la langue, se disputant à la fin la cuiller où reste attachée un peu de pâte moins bien mélangée, grumeleuse, capsule liquide enfermant une farine encore sèche qu’ils goûtent avec un dégoût ravi. On a beau leur dire que le gâteau sera meilleur, ils n’y croient qu’à moitié. Pourquoi diable les a-t-on laissés mettre le doigt dans le bol alors qu’on venait d’y verser le sucre, ou le beurre pommadé, ou ce rien d’eau de fleur d’oranger ?
On a beau leur dire que le gâteau sera meilleur, ils n’y croient qu’à moitié. Pourquoi diable les a-t-on laissés mettre le doigt dans le bol alors qu’on venait d’y verser le sucre, ou le beurre pommadé, ou ce rien d’eau de fleur d’oranger ?
Ils grattent, ils frottent, ils mirent le bol avec attention, y promènent lentement la spatule, avec minutie, en exerçant une pression constante adaptée à la consistance de la pâte; ils raclent mieux qu’un moine léchant son écuelle, ils se surveillent, empêchant qu’un glouton rasine trop bien avant les autres, les plus grands lèvent haut le bol au désespoir des petits, on se sent obligé de rasiner soi-même avec la cuiller délaissée qu’on abandonne au benjamin pour qu’il la suce les yeux encore pleins de larmes et on se prend à rêver à cette poêle qu’on venait de déglacer à la crème fraiche et qu’on avait fait exprès de ne pas trop bien racler pour être certain de pouvoir la nettoyer – mais bien sûr ! – d’un gros morceau de pain bientôt dégouttant des jus de cuisson caramélisés.
Je chanterai les rasineurs impatients qui jaugent le bol, repèrent les veines de pâte les plus riches et y mettent d’emblée le doigt, et les rasineurs méthodiques, qui partent du fond vers les bords extérieurs en rassemblant les trainées de pâte pour en constituer une vraie cuillérée qu’ils prélèveront avec le sentiment exaltant d’une jouissance intelligente, à peine différée par l’effort mais augmentée par la certitude de n’avoir rien laissé.
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Je chanterai les cuisines où les enfants s’entassent avant le repas pour manger le meilleur, c’est-à-dire la crème sur le bord du carton du pâtissier, les miettes de pâté demeurées dans la boîte et tout ce qui peut se rasiner pourvu que ce ne soit pas la cuisinière qui rasine mais les convives, qui rasinent comme on glanait; et le bon moissonneur n’était pas celui qui ne laissait rien échapper. C’est l’État moderne et sinistre qui rasine seul, ne laisse rien au citoyen et lui redistribue chichement de quoi subsister après avoir enlevé toute saveur personnelle aux subsides. Mais les bons parents, les bons hôtes et les bons rois laissent de quoi rasiner aux enfants, aux convives et aux sujets car ils savent que l’aubaine (qui est aussi le sentiment que rien ne doit se gâcher) a plus de goût que les subventions et les rations, même les mieux équilibrées. Quand les petits rasinent, les bols, les champs ou un peu de travail dont l’État ne saura rien, ils sont de droite.





