Quels sont les retours que vous avez à Beyrouth de la situation au sud du Liban ?
Il y a toujours eu des tensions à la frontière israélo-libanaise, même avant le 7 octobre. Chaque semaine il y a des obus, des attaques de drones, des échanges de tirs. Nous n’avons pas assisté à l’éclatement d’une guerre mais à l’intensification d’un conflit préexistant.
La situation s’est-elle aggravée ces derniers jours ?
Oui. Après le 7 octobre, l’escalade a d’abord été assez peu intense, avant d’accélérer il y a peu. Nous avons attendu avec impatience la prise de parole du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui a eu lieu vendredi 3 novembre. Nous avons été rassurés par son discours raisonné, qui refusait de pousser le Liban dans une guerre totale. Malheureusement, deux jours après, il y a eu quatre morts, trois enfants et leur grand-mère, dans un bombardement israélien à la frontière. Cet acte a recréé de la tension et on se retrouve dans une situation où le moindre dérapage pourrait être fatal. On vit un peu dans l’attente angoissée du missile qui aurait dû tomber sur des soldats et qui le fera sur une mosquée, une église, ou encore une école, ce qui mettrait le feu aux poudres.
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Est-il établi qu’Israël a utilisé du phosphore blanc dans ses récents bombardements du Sud-Liban ?
Cette information a en tout cas été confirmée par différents médias. Il est important de rappeler que l’utilisation de cette substance est illégale.
Ces bombardements ont-ils causé des déplacements massifs de population ?
Oui, une bonne partie de la population du Sud-Liban a été évacuée. Avec SOS Chrétiens d’Orient, nous nous sommes concentrés sur l’évacuation des villages chrétiens près de la frontière. D’après nos informations, près de 50 % des habitants des villages chrétiens ont fui vers le Nord. Cet exode crée évidemment de gros problèmes de ravitaillement pour ceux qui restent sur place. C’est pourquoi nous avons prévu de nous rendre dans cette zone la semaine prochaine pour venir en aide à mille familles chrétiennes avec de la nourriture.
Quelle est la nature des relations entre les chrétiens libanais et le Hezbollah ?
Il faut savoir que les chrétiens libanais sont très divisés politiquement, donc beaucoup de visions différentes du conflit israélo-palestinien cohabitent parmi eux. On trouve des pro-israéliens comme des pro-palestiniens. La majorité pense cependant que ce conflit ne la regarde pas. Ils ne veulent pas que la guerre revienne dans leur pays comme en 1975 quand les réfugiés palestiniens l’y ont importée ou encore comme en 2006. Ils savent que le Liban, qui traverse la pire crise économique de son histoire, n’est pas en mesure de se lancer dans un tel conflit.
Cette entrée du Liban dans le conflit vous paraît-elle probable ?
Probable je ne sais pas mais c’est en tous cas une éventualité, car le Liban a malheureusement rarement été une nation unie, et beaucoup de Libanais de confession musulmane sont très solidaires de la cause palestinienne. Alors que les chrétiens libanais peuvent accorder beaucoup d’importance à la souveraineté de leur pays, l’oumma est parfois prioritaire pour certains musulmans. Nous avons bien vu cela se concrétiser en 1975.
A quel point le gouvernement libanais est-il affaibli ?
Depuis un an, le poste de président de la République est vacant. Le gouvernement est quasiment fantoche. Le Premier ministre ne décide pas de grand-chose, ses prises de parole sont beaucoup moins attendues que celles du chef du Hezbollah. Il n’y a plus vraiment d’État au Liban qui prendrait des initiatives en matière économique ou assurerait ses fonctions régaliennes, et la population est livrée à elle-même.
Le Hezbollah en profite donc pour combler ce vide étatique ?
En effet. On voit souvent le Hezbollah comme une cause de la crise, alors qu’il en est bien plus une conséquence selon moi. Cette organisation est efficace et dotée d’objectifs précis, et comme la nature déteste le vide, elle a pris en main la situation. Peut-on leur en vouloir ? Il faut déjà critiquer l’absence de l’État avant le Hezbollah.
SOS Chrétiens d’Orient est-il souvent confronté au Hezbollah ?
En tant qu’association il n’y a évidemment aucun contact mais bien sûr nous travaillons auprès de populations chrétiennes qui habitent dans des régions contrôlées par le parti chiite. C’est un peu le drame des chrétiens à la frontière sud du Liban par exemple. Ils subissent les marginalisations et provocations du Hezbollah, et en plus se prennent les bombes israéliennes sur le coin de la figure. Cette prise en tenaille est celle des chrétiens d’Orient en général. En Palestine, les chrétiens sont aussi en conflit avec le Hamas et soumis aux bombardements de Tsahal.
En France, on a l’impression que les chrétiens sont naturellement des alliés d’Israël. Ce n’est donc pas ce qui ressort sur place, au Proche-Orient ?
Tout dépend de quels chrétiens d’Orient on parle. En 1947, beaucoup de Palestiniens ont fui au Liban, entraînant le pays dans la guerre par la même occasion. Dans ce cadre, les chrétiens libanais ont été utilisés comme des pions par Israël pour combattre les Palestiniens. Cela dit, Israël serait prêt à financer n’importe qui qui combatte les Palestiniens. A cette période, l’aide de l’État hébreu a été très bénéfique pour les chrétiens libanais. C’est d’ailleurs pour ça qu’au Liban, encore aujourd’hui, les chrétiens sont vus comme des traîtres et des alliés d’Israël.
Mais aussi bien pour les chrétiens que pour Israël, il s’est agi d’une alliance de circonstance. Parler d’une défense civilisationnelle commune n’a aucun sens. Les chrétiens d’Orient n’ont rien à voir avec Israël, ne défendent en aucun cas la même civilisation. Cette vision est souvent développée à droite en France, mais elle est simplement le fruit d’un prisme national.
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La réémergence d’un État libanais fort à moyen terme vous paraît-elle probable ?
Comme trop souvent au Liban, tout dépendra de l’étranger. Les Libanais attendent un accord entre les Saoudiens, les Turcs, les Américains et les Français pour mettre un homme fort au pouvoir. Malheureusement, les Libanais décident rarement pour eux-mêmes et sont dépendants d’intérêts extérieurs.
La France jouit-elle encore d’un prestige particulier au Liban ou y est-elle considérée comme un pays quelconque ?
Non, nous ne sommes pas devenus ici un pays quelconque. La France occupe encore une place privilégiée dans le cœur des Libanais chrétiens. Beaucoup parlent de notre pays comme de leur « mère. » Ils voient la France comme un idéal, comme une mère, mais comme une mère qui a trahi ses enfants. Les Libanais voient la France se détourner d’eux, et se trahir par une politique immigrationniste qui laisse se répandre l’islamisme. Ils restent interloqués devant nos choix politiques, eux qui vivent avec l’islam depuis mille quatre cents ans.
Les chrétiens libanais sont désespérés car dans leur pays, les sunnites peuvent être soutenus par l’Arabie Saoudite et la Turquie, les chiites par l’Iran, et eux par personne. Avant, il y avait la France, mais aujourd’hui protéger les chrétiens d’Orient n’a plus de sens pour beaucoup de Français ! Qui sera notre défenseur ? se demandent les chrétiens libanais.





