Skip to content

Georges Bensoussan : « L’antisémitisme est devenu obsessionnel dans les sociétés arabes »

Par

Publié le

14 novembre 2023

Partage

Spécialiste d’histoire culturelle, Georges Bensoussan est notamment connu pour ses travaux sur l’extermination des juifs d’Europe, sur le sionisme et sur les relations judéo- arabes. Il publie notamment en 2002 Les territoires perdus de la République, qui traite avec prescience de l’émergence d’une jeunesse maghrébine en rupture avec les valeurs de la société française. Il revient pour L’Incorrect sur la signification des attaques du 7 octobre en Israël et sur la centralité de l’antisémitisme dans les populations arabo-musulmanes.
gb

La violence des attaques du 7 octobre relève-t-elle d’une longue escalade avec Israël ou de la logique interne de l’idéologie du Hamas ?

Des deux. Ces attaques relèvent d’une histoire de la longue durée au sens où il s’agit d’une violence aveugle qui ignore la distinction entre civils et militaires et qui massacre des enfants comme on l’a déjà vu en 1920, 1929, 1937- 1938 et 1947-1948. Toutefois, il y a aujourd’hui deux phénomènes nouveaux. On n’a pas affaire à une foule, mais à des commandos de tueurs, et c’est pourquoi il ne s’agit pas d’un pogrom. Et l’on est en présence ici d’une idéologie spécifique, un islamisme totalitaire qui rend la situation infiniment plus dangereuse qu’elle ne l’a jamais été par le passé. Avec l’islamisme du Hamas, tout compromis est impossible puisqu’à ses yeux tout Israël est une colonie. Partant, tout Israël doit disparaître. Qu’espérer négocier avec celui qui a juré votre mort ?

Pourquoi appliquer le terme de totalitaire à l’idéologie du Hamas ?

Parce que l’islamisme englobe la vie du berceau jusqu’à la tombe, il s’occupe de tous les aspects de l’existence. Il embrigade les individus. Quand la tyrannie préfère la passivité du grand nombre, l’idéologie totalitaire, elle, oblige à une participation active. Tout tiède ici est suspect et tout suspect est déjà un ennemi.

Lire aussi : Gaza : c’est ce qui nous attend, sauf si…

Le nationalisme de tendance laïque est-il compatible avec les sociétés arabes ?

La laïcité est une notion occidentale, et française en particulier, qui est difficilement transposable dans des sociétés musulmanes régies par une religion qui est éminemment politique, et prend avant tout l’aspect d’un code juridique. C’est pourquoi l’idée d’un nationalisme arabo-palestinien laïc est une vue de l’esprit quand tous les régimes arabes, y compris quand l’Égypte de Nasser et la Tunisie de Bourguiba jadis avaient fait de l’islam une religion d’État.

Quelle est la profondeur de l’antisémitisme dans les sociétés arabes ? S’est-il construit principalement en opposition à la constitution d’un foyer de peuplement juif en Palestine ou est-il plus ancien ?

Je parlerais davantage d’un antijudaïsme très ancien, lié à l’islam lui-même et enraciné dans une vision majoritairement péjorative des juifs telle qu’elle apparaît dans le Coran où les juifs sont accusés d’avoir falsifié les textes de leurs prophètes et d’avoir trahi l’élection dont Dieu les avait gratifiés. Ainsi, comme dans le christianisme, l’élection est dérobée aux juifs pour couronner l’islam. Concrètement, cet antijudaïsme débouche sur le statut de dhimmi qui est codifié et imposé aux juifs et aux chrétiens dans les tout premiers temps de l’islam. Ils sont soumis à deux impôts supplémentaires et à une liste impressionnante de restrictions dans tous les domaines de la vie.

Mais la condition des juifs en terre d’islam se dégrade au XIXe siècle, du fait de leur émancipation progressive et de la colonisation occidentale. Les juifs ne sont évidemment pour rien dans la colonisation, mais ils en sont rendus responsables parce qu’ils en sont indirectement bénéficiaires.

Concrètement, cet antijudaïsme débouche sur le statut de dhimmi qui est codifié et imposé aux juifs et aux chrétiens dans les tout premiers temps de l’islam.

Parce que le colonisateur, en effet, ne connaît que des indigènes, juifs et musulmans en matière de droit pénal, le statut de dhimmi devient donc caduc. Il reste toutefois en vigueur pour les affaires civiles qui relèvent de la législation musulmane. En second lieu, au XIXe siècle, la poussée occidentale se traduit par un effort scolaire considérable conduit par l’Europe, par le biais des écoles congréganistes, consulaires et des écoles de la puissante Alliance israélite universelle fondée à Paris en 1860. Au terme de trois générations, l’émancipation intellectuelle rend les juifs moins enclins à accepter la soumission d’autrefois. Enfin, à cela s’ajoute à partir de 1930 le conflit en Palestine qui va exacerber l’antijudaïsme.

Cet antijudaïsme est-il important aujourd’hui dans toutes les couches des sociéte?s arabes ?

Dans une grande partie de cette société, cet antisémitisme est aujourd’hui devenu obsessionnel, véritable maladie mentale collective, relayée par le pouvoir et les médias qui font du signe juif la cause du malheur qui enserre des sociétés coercitives et bloquées.

Une partie de la gauche française joue-t-elle à dessein avec l’antisémitisme à des fins électoralistes ?

Avec l’antisémitisme, l’extrême gauche renoue avec une vieille tradition qu’on semble avoir oubliée, celle de la gauche française d’avant l’affaire Dreyfus. Il est probable que certains élus de La France insoumise ne sont pas étrangers à cette lèpre de l’esprit, comme il est probable que Jean-Luc Mélenchon lui- même n’est pas antisémite, mais cherche à capter cet électorat musulman des banlieues que flattait déjà en 2002 Pascal Boniface dans une note destinée à Terra Nova. Ou comment abandonner les classes populaires « de souche » pour l’électorat majoritairement musulman des « quartiers ». Voilà pourquoi il a rejoint la marche contre l’islamophobie en 2019, et aujourd’hui refuse en 2023 de qualifier de « terroriste » une organisation palestinienne qui un matin d’octobre, dans un kibboutz, brûle vif des enfants attachés ensemble.

En simplifiant volontairement, les territoires perdus de la République pourraient-ils à terme constituer des enclaves dominées par l’islam politique d’où la violence se déverserait sur le reste du pays ?

Les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme rapportaient en 2016 que François Hollande parlait d’un risque de partition. Dans son discours des Mureaux, deux semaines avant la mort de Samuel Paty, Emmanuel Macron parlait, lui, d’un risque de séparatisme. Ils avaient raison tous les deux. Nous en sommes là aujourd’hui, avec des territoires où la loi de la République s’est évanouie. Près de cinq millions de personnes vivent dans ces quartiers où la police, les pompiers, le Samu ont du mal à entrer, où la loi de l’islam se substitue à la loi française dans une démarche ouvertement séparatiste. Des territoires où des organisations islamistes font un travail social de terrain, dans des quartiers qui se vivent en déshérence, et qui leur permet de s’incruster… à l’image du travail social réalisé à partir de 1987 par le Hamas à Gaza : aide alimentaire, fourniture de vêtements, soutien scolaire, etc. C’est à partir de cet entrisme social, construit pas à pas, qu’une emprise islamiste d’ampleur se tisse jour après jour et à bas bruit.

Lire aussi : [Reportage] Guerre de Religion en Terre sainte ?

Ces attaques et les opérations militaires israéliennes qu’elles provoquent renvoient-elles aux calendes grecques une solution à deux États ?

Je pense au contraire qu’une violence d’une telle ampleur rend plus nécessaire que jamais la séparation des populations. Elle ruine pour longtemps, et c’est tant mieux, l’idée d’un État unique où juifs et arabes vivraient côte à côte et en harmonie. Le 7 octobre a tué ce rêve pour longtemps. La volonté de séparation d’avec les Palestiniens est aujourd’hui majoritaire en Israël. Mais quelle forme concrète donner à cette séparation ? C’est là la partie la plus difficile à résoudre quand les Israéliens se souviennent que le retrait du Liban en 2000 a donné le Hezbollah et le retrait de Gaza en 2005 le Hamas… Or, qui aujourd’hui en Israël voudrait rééditer ces erreurs qui mettraient Tel-Aviv à 20 km de ses ennemis ? Un casse-tête stratégique.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest