Pourquoi la Révolution est-elle une mythologie ?
La Révolution française n’est pas uniquement un évènement fondateur, c’est aussi un récit qui justifie la République. Pour nos ancêtres républicains comme Ernest Lavisse, il était fondamental de construire un roman national. En 1870, rien n’est joué ! Monarchistes et Républicains luttent pour la conquête du pouvoir. D’où la nécessité d’imposer un récit mythologique qui gomme évidemment les aspects les plus gênants. En d’autres termes, les plus violents. Ce récit mythologique n’est plus satisfaisant aujourd’hui. Il faut que les historiens contemporains se concentrent sur l’étude des faits.
Sur quoi repose cette mythologie ?
L’un des fondamentaux de ce récit repose sur la caricature de la noblesse (on devrait plutôt dire « les » noblesses). Outre la question centrale de l’égalité fiscale, la Révolution aurait éclaté parce que le peuple n’aurait plus supporté le poids des aristocrates parasitaires et rétrogrades. Si la noblesse a une responsabilité, ce n’est pas celle-ci. En réalité, certains aristocrates ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis. La noblesse parlementaire, plus récente que l’ancienne noblesse d’épée, n’a cessé de batailler contre l’autorité du pouvoir royal.
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Elle souhaitait notamment limiter le pourvoir du Roi en imposant une constitution qui lui serait favorable. Par ailleurs, cette idée répandue par les républicains d’une noblesse française uniquement rétrograde est en partie fausse. La noblesse libérale avait compris que les plus gros revenus ne provenaient plus de la terre, mais des activités industrielles. En matière économique, ils étaient visionnaires et libéraux. Bon nombre d’entre eux furent les premiers à investir dans les mines de houille. Le comte d’Artois, futur Charles X est à l’origine de la création de l’eau de Javel.
Quel fut le rôle de cette caricature de la noblesse ?
Ce récit caricatural a notamment servi à justifier le recours à la violence. Puisque vous êtes parasitaires et que vous ne servez à rien, nous vous éliminons au nom du « progrès ». Autres victimes de ce récit caricatural : les paysans. En Vendée, on décrit les paysans comme manipulés par leurs seigneurs. Or les archives nous montrent que les paysans n’étaient pas toujours hostiles aux principes révolutionnaires. C’est le cas des paroisses autour de Challans en Vendée qui adhéraient aux principes de liberté, d’égalité et de fraternité. En revanche ils voulaient conserver leurs prêtres. Dans la société d’Ancien Régime, le but de la vie était d’accéder au paradis, car la mort était omniprésente. La persécution des prêtres réfractaires par les autorités révolutionnaires fut ressentie par la paysannerie comme une agression très angoissante.
Quelle fut la place de la violence dans le processus révolutionnaire ?
Une place centrale. La violence n’est pas un dérapage, c’est le moteur du processus. Elle n’a pas attendu Robespierre pour éclater. La violence était endémique dans la société française, elle explosait en divers moments sous l’Ancien Régime. Les révoltes paysannes des bonnets rouges ou des Nu-pieds au dix-septième siècle furent des révoltes antifiscales d’une grande ampleur. La violence révolutionnaire a éclaté dès 1789. Jourdan de Launay, le gouverneur de la Bastille fut décapité au couteau après sa reddition. Joseph- François Foullon, contrôleur général des finances, fut conduit de Viry- Châtillon à Paris, pieds nus avec une botte de foin sur les épaules. Il est pendu à Paris à un réverbère, le 22 juillet 1789. Son corps fut profané et sa tête décapitée, promenée en triomphe avec une poignée de foin dans la bouche. Des scènes identiques d’une grande barbarie se répétèrent en province durant l’été de 1789.
Comment cette violence est- elle ressentie en 1789 ?
Le plus inquiétant dans ce phénomène de violences est la justification apportée par certains révolutionnaires comme Barnave, considéré pourtant comme un modéré. Dès l’été 1789, ils introduisent la notion de « sang pur » et de « sang impur ». La violence et le discours qui la justifie se développent parallèlement.
On connaît aussi la violence épistolaire de Jean-Paul Marat dans ses articles. Il appelle ainsi régulièrement à exécuter 100 000 marchands qu’il considère comme des accapareurs. Pour justifier cette violence, il utilise des notions abstraites comme celle du peuple. Plus les républicains s’éloignent de la réalité, plus ils font appel aux abstractions.
D’où l’obsession des complots…
Exactement ! Il est assez savoureux d’entendre aujourd’hui la gauche dénoncer les complotistes, car c’est elle qui fut la grande championne des complots imaginaires sous la Révolution française. Que ce soit pendant la Révolution bolchévique, la Révolution maoïste ou la Révolution française, les prétendus complots ont servi à réprimer la liberté d’expression. Ce sont des républicains de la gauche montagnarde et sans-culotte qui interdisent certaines pièces de théâtre, ce sont eux qui saccagent les imprimeries, interdisent certains journaux.
Les évènements extérieurs sont-ils la cause de cette dérive violente ?
Oui et non. Oui, car la déclaration de guerre à l’Autriche- Hongrie a provoqué une fièvre patriotique. Non, car les moments les plus répressifs ont eu lieu alors que la République avait largement vaincu les monarchistes au printemps 1794. En Vendée, les paysans ont déposé les armes dès l’hiver 1793. Pourtant, les « colonnes infernales » vont exterminer 20 000 à 50 000 personnes en 1 794 alors qu’il n’y a plus d’opposition armée. Il s’agissait de pratiquer la politique de la « terre brûlée » : la Terreur comme mode de gouvernement.
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Pourquoi avez-vous choisi le thème de la violence ?
Durant les manifestations contre la réforme des retraites, j’ai été frappé par certaines pancartes ou effigies. La Révolution française demeure encore aujourd’hui une référence pour justifier le recours à la violence. Emmanuel Macron est caricaturé en Louis XVI, on promène son effigie au bout d’une pique. Un député de la République joue au foot avec un ballon représentant la tête du ministre du Travail.
En faisant constamment référence à Robespierre et à la Terreur, certains politiques d’extrême gauche cherchent à introduire la violence dans le champ politique. Par leurs mots et leurs images, ils cherchent à mobiliser une partie de la population qui cherche la bagarre. Je vois cela comme une extrême régression civique et intellectuelle.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA VIOLENCE,
« UNE LOGIQUE INFERNALE » (1789 À NOS JOURS), HERVÉ LUXARDO, Éd. CPHF, 232 p., 16 €





