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1940 : Vichy, en eaux troubles

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Publié le

28 novembre 2023

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Agrégé d’histoire, docteur en histoire contemporaine, ancien professeur à l’IEP de Grenoble et à l’Université de Bourgogne, Jean-Marc Berlière, auteur de Polices des temps noirs (Perrin) et Histoire d’une falsification. Vichy et la Shoah dans l’histoire officielle (L’Artilleur) avec Emmanuel de Chambost et René Fiévet, est le principal historien de la police en France.
© Wikipédia

Le regard dominant porté de nos jours sur le régime de Vichy vous paraît-il juste ?

Non, pas vraiment ! L’historiographie récente sur Vichy, y compris celle transmise par le président de la République, occulte d’une manière assez incompréhensible le contexte historique : la défaite de la France, un armistice qui donne au vainqueur les pouvoirs de la puissance occupante dans la zone occupée. Tous les services de l’État, des préfets aux gendarmes, doivent obéir aux ordonnances allemandes qui ont force de loi. Cette pression très forte, permanente du vainqueur a totalement disparu de l’histoire de Vichy telle qu’on la raconte aujourd’hui, où l’on rend l’État français responsable de tout, notamment de la déportation des juifs, de l’étoile jaune et, pourquoi pas, du génocide !

Comment s’est déroulé le vote des pleins-pouvoirs par le Parlement à Pétain en juillet 1940 ? Quelles étaient les forces en présence ? Qui a voté ?

Le 10 juillet 1940, une majorité écrasante des députés et sénateurs qui ont été réunis au Grand Casino de Vichy vote les pleins-pouvoirs, y compris constitutionnels, au maréchal Pétain. Il faut imaginer la perte de repère de ces parlementaires dans un pays traumatisé. Ces députés et sénateurs sont majoritairement ceux du Front populaire. Pas franchement une chambre d’extrême droite donc… Cette légitimité du nouveau régime explique l’obéissance des fonctionnaires à l’égard d’un pouvoir légal, même s’ils en désapprouvent les lois.

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Justement, comment qualifier, sur le plan politique, les personnes qui sont à Vichy à partir de 1940 ?

Contrairement à une idée reçue, le personnel de l’État français est extrêmement varié. Il n’y a pas une majorité, comme on l’a souvent écrit, de gens de droite et d’extrême droite. Il y a là des gens de tous les bords, y compris de gauche, y compris d’anciens communistes. À ce moment, ils ne peuvent pas savoir ce qui va se passer par la suite. Ils font majoritairement confiance à Pétain, considéré comme le plus républicain des maréchaux. Ils sont extrêmement perturbés par l’effondrement brutal de la France, censée avoir la meilleure armée du monde. Je pense qu’ils sont sincèrement convaincus qu’il faut relever le pays et l’option Pétain leur paraît tout à fait acceptable dans cette optique. Il y a vraiment de tout à Vichy, comme des anciens cagoulards, c’est- à-dire des gens d’extrême droite qui ont comploté contre la République, pour la renverser. Il faut toujours garder à l’esprit que « Vichy » est une nébuleuse qui désigne des réalités très différentes : de qui, de quand parle- t-on ?

À l’opposé, qui sont les hommes qui rejoignent de Gaulle à Londres ?

On a tendance à penser qu’à Londres, il y a d’abord des gens de gauche, des républicains. C’est hélas faux. Les premiers Français libres sont, pour l’essentiel, issus de la droite anti-républicaine. Ce sont des « nationaux » fondamentalement hostiles à l’Allemagne mais pas des défenseurs de la République ! De Gaulle lui-même est assez médiocrement républicain. C’est seulement en octobre 1941, qu’un premier personnage important de gauche se rallie à la France libre : Jean Moulin.

Quel est le bilan de la déportation des juifs en France, notamment par rapport à nos voisins européens ?

Il existe en la matière un « paradoxe français ». La France est apparemment le pays le plus favorable pour la déportation organisée par les nazis dans le cadre de la « solution finale de la question juive » : une collaboration d’État, un vieux fond d’antisémitisme, une administration au service de l’occupant, etc. Mais quand on regarde le résultat, la France est le pays vaincu par l’Allemagne où la proportion de juifs qui a échappé à la déportation est la plus importante : 92 % des juifs français, 52 % des juifs apatrides ou étrangers. Au total, 75 % de la communauté juive en France a échappé à la déportation. Si on la compare aux pays comparables, c’est- à-dire aux pays d’Europe de l’Ouest vaincus par l’Allemagne, la France est le pays où la plus grande proportion de juifs a échappé à la déportation.

On a tendance à penser qu’à Londres, il y a d’abord des gens de gauche, des républicains. C’est hélas faux. Les premiers Français libres sont, pour l’essentiel, issus de la droite anti-républicaine.

Jean-Marc Berlière

À titre de comparaison, en Norvège, 50 % des juifs ont échappé à la déportation. Ce pourcentage est le même en Belgique, et il n’est que de 25 % aux Pays-Bas. Très tôt, un certain nombre d’historiens ont relevé cette différence. Cette idée est mise en lumière par le grand historien du génocide, Raul Hilberg qui dit, en substance : « Pour sauver une majorité des juifs, il a fallu en sacrifier une minorité. » Cette minorité, ce sont les juifs étrangers. Ça n’est certes pas honorable sur le plan moral, mais pour protéger les juifs français, le gouvernement de Vichy, beaucoup plus xénophobe qu’antisémite, a consenti plus facilement à la déportation des juifs étrangers, alors qu’il s’est opposé bec et ongles à la déportation des juifs français.

Comment s’est déroulée la rafle du Vel d’hiv, symbole de la participation de l’État français à la déportation ?

L’extension de la solution finale à l’Europe de l’Ouest ne date que du mois de mai 1942. À partir de cette décision, les nazis vont mettre en avant leurs exigences. Ils annoncent au gouvernement français leur décision de déporter dans un premier temps 40 000 juifs. Ils précisent – c’est très important – que cette décision n’est pas négociable puisqu’on est dans le cadre de l’article 3 de l’armistice de juin 1940. Le gouvernement et l’administration française doivent donc obéir. Commencent à ce moment-là des négociations très rudes où les Allemands, qui ne connaissent rien au pays, qui ne parlent pas la langue, qui savent qu’ils vont affoler les populations concernées, exigent que les forces de l’ordre françaises procèdent aux arrestations. La négociation va porter sur ce point précis, car Pétain refuse totalement que les Français participent à ces arrestations. Les Allemands ont bien précisé que les déportés seraient des juifs français au moins à 40 %, et des juifs étrangers pour le reste.

Les responsables nazis exigent, menacent, se livrent à un chantage qui est facile à mener puisqu’ils disposent de beaucoup de moyens de pression, notamment le million et demi de prisonniers français en Allemagne. Les Français se rendent compte qu’ils ne pourront pas tout refuser, alors, ils finissent par un compromis : les forces de l’ordre françaises opéreront, mais à condition que les juifs français ne soient pas arrêtables. On peut juger ce compromis immoral, mais on ignore alors tout du sort qui attend les déportés et cela paraît un « moindre mal ».

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Les spécialistes nazis ont appuyé de toutes leurs forces au printemps 1943 pour que le gouvernement français dénaturalise un maximum de juifs français. On va débattre pendant des mois de la date à partir de laquelle la dénaturalisation peut avoir lieu. Est-ce qu’on s’intéresse aux juifs qui deviennent français en 1927, en 1930, en 1933 ? Finalement, un projet de décret est rédigé par Darquier, le commissaire général aux questions juives, un antisémite de la pire espèce. Les responsables SS préparent une rafle massive pour juillet de 30 000 juifs qui ne seraient plus protégés par la nationalité française.

Au dernier moment, coup de théâtre, Laval refuse et le décret n’est pas publié. Donc les Allemands vont irrémédiablement devoir agir seuls. Désormais, pour eux, tout juif, tout porteur d’étoile est de bonne prise, mais sans les forces de l’ordre et l’administration françaises, ils ne sont pas d’une grande efficacité, faute de parler français et de connaître le pays… et puis la situation militaire à l’Est impose d’autres priorités. C’est ce répit qui explique – avec la solidarité de beaucoup de Français, le rôle des organisations juives de résistance – le « paradoxe » évoqué.

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