Non, il ne s’agit pas de Mark Zuckerberg mais bien d’Howard Phillips Lovecraft, pape de l’horreur américaine disparu en 1937, au terme d’une existence discrète, à l’image de sa région natale – la très WASP et méconnue Nouvelle Angleterre. Après avoir été assimilé pendant des décennies à la littérature « pulp », de genre, on reconnaît désormais son talent visionnaire à l’égal de celui d’un Edgar Poe ou d’un Tolkien, on le tient enfin comme l’un de ces grands inspirateurs de la pop culture dont tout le monde se réclame bien que personne ne l’ait vraiment lu. Alors qu’une édition intégrale, complète et « raisonnée » de son œuvre vient d’être publiée par Mnémos, la petite maison d’édition Saint Jacques s’est penchée quant à elle sur un pan méconnu de ses écrits : sa correspondance, monumentale, qui pourfend la plupart des clichés véhiculés sur le « reclus de Providence ».
Apôtre de la beauté du monde
Lovecraft serait sorti de l’enfer. Impublié de son vivant, si ce n’est dans quelques feuilles de chou aux couvertures bariolées, il fut longtemps cantonné aux lectures fautives, adolescentes. D’ailleurs, il est totalement inconnu du public français jusqu’en 1972, date à laquelle l’incontournable Jacques Bergier le fait connaître au grand public en traduisant quelques-uns de ses textes fondateurs et en le présentant un peu rapidement comme le père du « conte matérialiste d’épouvante », une belle définition, certes, mais qui laisse malgré tout dans l’ombre un des aspects essentiels de la geste lovecraftienne : ses origines poétiques.
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« Ce qui reste incompris chez Lovecraft, résume Vincent-Pierre Angouillant, traducteur et éditeur de ses lettres, c’est la raison ultime qui l’animait au moment où il écrivait ses fictions. La peur, la ruine, la déliquescence, l’épouvante, l’horreur, le dégoût, les visions « blasphématoires » ; toutes ces impressions, ces sensations, ces expériences n’étaient dans son esprit que des moyens d’atteindre au but suprême qu’il s’était assigné – et qui était l’expression et le dévoilement de la beauté du monde. « Tout ce pour quoi je vis, c’est pour capturer quelque fragment de cette beauté cachée et inaccessible ; cette beauté qui est toute de rêve, mais que j’ai l’impression d’avoir connue de près et dont je me suis délecté pendant de longs millénaires avant ma naissance ou la naissance de ce monde ou de tout autre monde. » (Lettre à Donald Wandrei, le 21 avril 1927.)
L’athée radicale
C’est sous cet aspect unique néanmoins que les générations suivantes le découvrent : comme l’instigateur d’une horreur cosmique, servie par un style qu’on jugea tour à tour pesant ou halluciné. Créateur d’univers, Lovecraft a imaginé tout un panthéon de dieux aveugles et chtoniens, les Grands Anciens,
des créatures d’avant la Création, qui « rêvent le monde » depuis des dimensions effarantes. Dans les années 80 son mythe de Cthulhu est propulsé par une culture « geek » alors en plein essor – notamment grâce à la ferveur des amateurs de jeux de rôle qui gagne tout l’Occident. Lovecraft devient le promoteur d’une horreur “sécularisée”. Si son œuvre littéraire constitue une sorte de monolithe dans le paysage littéraire américain – voire occidental tout court – c’est aussi, peut-être, parce que Lovecraft fait de son indécrottable athéisme le sujet principal de sa poétique. À ce titre, et c’est ce qui le rend aussi soluble dans notre modernité, c’est peut-être le premier écrivain fantastique radicalement athée. Lovecraft a créé une mythologie « rationaliste », à la hauteur de sa conception scientiste de la nature. Jusque-là, le fantastique était le contrepoint du sacré. Chez Lovecraft, il ne s’oppose plus à rien, donc il infuse le monde…
Un rationaliste hanté
« Il était un athée absolu, radical et en même temps un athée tout à fait dépassionné – chose qu’un Français ordinaire, nourri d’idéologie laïcarde, a peut-être du mal à comprendre, précise Vincent-Pierre Angouillant. Aucune critique, chez lui, de toute forme de cléricature ; s’il était athée, ce n’était pas à cause des pasteurs, des puritains protestants ou des curés papistes (il admirait chez les catholiques une certaine propension à la beauté architecturale et cérémonielle) mais tout simplement parce qu’il s’était rendu compte, alors qu’il était âgé de neuf ou dix ans, de « la similitude entre Jéhovah et le Père Noël ». Cet athéisme est à rapprocher, d’une part de sa culture protestante, terreau de tout rationalisme, mais aussi d’une époque où l’Occident se passionne pour une multitude de sciences dures : Lovecraft, comme beaucoup de ses congénères, se passionnera à titre amateur pour à peu près tout : minéralogie, astronomie, physique, archéologie, et même les sciences de l’information encore balbutiantes. Ce maillage de sciences et de techniques laissait alors entrevoir l’espoir d’expliquer tout, y compris l’invisible. Mais alors pourquoi Lovecraft se charge-t-il de peupler la « matière noire » du cosmos avec son panthéon grouillant ? Encore un paradoxe. « Il est curieux de noter que l’auteur ultrarationaliste Lovecraft a créé un univers peuplé de monstres répugnants, de créatures imaginaires, de péripéties impies et d’événements sacrilèges, au lieu qu’il aurait pu décrire la réalité du monde physique et fouiller dans l’âme humaine comme n’importe quel écrivain à tendance psychologisante (tendance qui, en Amérique, était à la mode à son époque). »
L’anti-mysanthrope
Un autre cliché qui subsiste sur Lovecraft, largement véhiculé en France par l’essai inaugural de Michel Houellebecq mais aussi par le documentaire arty de Pierre Trividic et Pierre-Mario Bernard, c’est sa misanthropie et sa solitude. S’il est vrai que Lovecraft fut accablé par une dépression précoce à l’âge de 15 ans, que pendant son exil new-yorkais il se terre dans son appartement, accablé par la foule hybride qui se presse dans les rues, sa correspondance laisse éclater au grand jour une âme exaltée, enthousiaste, et prompte à afficher son amitié pour ses correspondants, des correspondants multiples qui lui imposent chacun des talents différents : avec la très vieille et très digne Elizabeth Augusta Toldridge, il disserte plaisamment sur la poésie et la métrique de Coleridge, avec Woodburn Prescott Harris, agriculteur et apprenti philosophe, il évoque la hausse des prix agricoles, avec l’écrivain Clark Ashton Smith, il se répand dans des élucubrations potaches, frisant l’Oulipo, à base de « fungus cosmiques » et de cadavres exquis.
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« La correspondance de Lovecraft nous présente en filigrane, chose incroyable, non pas un pauvre reclus vitupérant et aigri, mais un homme d’une grande sensibilité, qui profite de la vie, à l’instar d’un hédoniste – mais d’un hédoniste de bon goût, un jouisseur tempéré et modeste, délicat et qui sait que chaque moment de beauté, arraché à la douleur permanente de l’être au monde, est précieux, sacré. Pour que Lovecraft eût éprouvé une « haine absolue du monde », comme l’affirme Houellebecq, il aurait fallu retrancher de celui-ci les flèches et les dômes de Providence, les lettres de ses nombreux amis, tous les chats de son quartier, le ballet des astres qu’il étudiait avec sa lunette, Poe et Arthur Machen, le Québec, les portes géorgiennes, les grandes forêts de chênes aux fûts vastes et aux branches basses tordues, le continent antarctique, les Nuages de Magellan, les temples engloutis, Charleston, les baleiniers… » De quoi en finir avec les clichés.

LETTRES CHOISIES DU GENTLEMAN DE PROVIDENCE, H. P LOVECRAFT, Saint Jacques, 449 p., 32 €

INTÉGRALE
H.P LOVECRAFT EN
9 TOMES, H.P. LOVECRAFT, Mnémos, 22 € par tome.





