En dehors de la chanson française et du rap dégueulasse, il est bien souvent difficile de trouver des artistes connus de tous dans l’actuel paysage musical français (comme on ne devrait pas dire, parce que c’est moche). Plus difficile encore est de trouver des artistes capables de s’exporter au-delà de nos frontières poreuses. Durant les trente dernières années, la musique électronique, French Touch en tête, fut le fer de lance de notre musique à l’étranger. Daft Punk pour le meilleur, David Guetta pour le pire. Pour le bien pire encore, on pense à Christine & The Queens, alias Chris, alias Redcar, alias… Ni chanson française, ni musique électronique, ni rap. On ne sait plus quoi dire (ni faire) avec Christine. Avec Phoenix, en revanche, mais aussi avec le groupe Air (tous de Versailles – voilà notre garde nationale !) l’étendard est porté avec élégance. Les Anglo-Saxons ont même offert une petite place de choix à leurs grands disques. Ils sont bien peu dans ce cas.
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Ce n’est peut-être pas l’essentiel. Certains albums frenchies donnent espoir et, surtout, réussissent à réjouir à la fois le public et la critique. Tant pis s’ils n’atteignent pas les sommets des charts et que les late-shows américains ne leur ouvrent pas leurs portes : ne boudons pas notre plaisir à l’écoute de groupes d’Amiens, Vincennes ou Paris qui n’ont pas à rougir face à ceux situés de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlantique. Retour sur les sorties récentes de certains talents de notre scène française.
Isaac Dellusion : beaume suprême
J’ai réécouté She Pretends d’Isaac Delusion. Cette chanson sortie en 2014 et que nous passions, mes amis et moi, à l’heure des aubes navrantes. La musique d’Isaac Delusion m’a toujours semblé pure comme les neiges de mon enfance, comme les chemins des campagnes oubliées, comme la Karl Marx Allee de Berlin à quatre heures du matin en février. C’était avant, oui, mais en découvrant leur nouvel album, les émotions ont rejailli intactes. La voix d’un ange se désolant autant que murmurant l’espoir d’une renaissance, d’un renouveau. Dieu comme cet album est beau, comme c’est un refuge nécessaire, comme c’est un vaisseau loin du monde. À tel point que je n’ai pas même songé à l’inflation et aux Unes de Libération en l’écoutant.
J’ai réécouté She Pretends d’Isaac Delusion. Cette chanson sortie en 2014 et que nous passions, mes amis et moi, à l’heure des aubes navrantes.
À mes malheurs, bien sûr : il faut ce qu’il faut. Mais ils étaient adoucis par ces mélodies, volutes valsant avec nos tristesses et nos amertumes. Certains éléments agissent comme un baume sur des blessures intérieures, c’est le cas de ce disque apaisant et intense à la fois. Il serait ridicule de parler de chacun des titres, l’ensemble étant d’une homogénéité sans ennui, comme un opéra où l’organique tend la main au synthétique, et nous englobe dans une bulle cotonneuse qu’on ne quitte qu’avec regret. Mais puisque tout nous quitte un jour, même nous-même, remettons encore et encore en boucle ces chansons de lumière et d’espoir pour un temps oublier certaines ombres trop obscures. L’année 2024 en France s’ouvrira avec ces chansons qui ne semblent pas en lien avec notre époque rugueuse et lourde : elles sont donc d’autant plus nécessaires, et même essentielles. Mesdames, Messieurs, jetez vos Xanax, écoutez Isaac Delusion.
Howlin’jaws : souverains fantômes
Voici le meilleur album français de 1968 sorti en 2023. Non, les garçons d’Howlin’Jaws sont nés dans les années 1990 ? Peu importe. En tout cas, il n’est pas certain qu’un groupe français ait réussi à sonner garage d’une façon si soignée et ingénieuse depuis… toujours ? Certains de leurs titres auraient eu toute leur place dans les fabuleuses compilations Nuggets où des dizaines de groupes plutôt mineurs étaient réunis pour montrer le meilleur de ce que le rock’n’roll obscur et confidentiel de ces années-là (1965- 1968) produisait. En 2006, on se pressait dans le Gibus renaissant pour brancher nos guitares dans des amplis Vox et aller voir les groupes de notre âge avec qui l’on fumait des Lucky Strike dans la cour en zieutant leurs fringues. Ils s’appelaient Naast, Second Sex, Brats ou Shades. Sans doute les Howlin’Jaws auraient été tout à fait à leur aise dans ce petit monde aussi charmant que ridicule (n’est-ce pas la définition de l’adolescence ?). Nul doute aussi que cet album sorti il y a peu aurait été l’un des meilleurs de la période. Désormais, les minets de dix- sept ans sont bien peu à porter des Beatle Boots en daim importées de Picadilly et l’on ne se toise plus au Motel en parlant du Velvet Underground dans les toilettes.
Certains de leurs titres auraient eu toute leur place dans les fabuleuses compilations Nuggets où des dizaines de groupes plutôt mineurs étaient réunis pour montrer le meilleur de ce que le rock’n’roll obscur et confidentiel de ces années-là (1965- 1968) produisait.
On ne va même plus guère à Berlin en avion EasyJet le temps d’un week-end pour se détruire le cerveau dans des clubs glauques et excitants. Il est même possible que l’on s’emmerde un peu. Et il est désormais certain que je devienne vieux et chiant. En fait, Howlin’Jaws est un groupe de 1968 qui a loupé le revival de 2006-2008 pour s’échouer, seul navire venu du passé, sur les plages du présent. Cette situation les rend, en un sens, les maîtres d’un océan déserté. Personne pour détrôner leur solitude de rois surfant sur cette vague oubliée. Ce son garage, plein de références, bourré d’influences, avec ses codes, ses clins d’œil, est une série B magnifique. Comme Tarantino l’entend en matière de films de genre : un truc de geek, avec des obsessions, une esthétique culte qui peuple et constitue la pop culture en réunissant des hordes de fanatiques qui s’extirpent du réel à force de se focaliser sur un détail, un son de guitare, le pli d’un pantalon ou le bord d’un chapeau. Ces sectes ont sans doute sauvé beaucoup d’enfants perdus ou humiliés. Avec Howlin’Jaws, ils ont peut-être trouvé un nouveau gourou.
Structures : un violent manège
Nous partagions, avec quelques années d’écart, les mêmes bancs d’écoles (de temps en temps) et nous nous retrouvions dans les mêmes rades pour boire des bières (plus souvent) dans notre ville coco-gothique d’Amiens. Marvin, le bassiste et chanteur, fut même pour la première fois musicien à mes côtés dans un quatuor plus oublié que celui dont il fait désormais partie. Structures est sans doute le groupe qui a repris le flambeau du post-punk en France avec le plus de vigueur. Sans doute se fiche-t-on aussi un peu de ces cases plutôt grotesques et fatigantes. Voilà un groupe puissant mené par le chanteur et guitariste Pierre Seguin. Sur les photos, Pierre et Marvin se présentent comme un duo accompagné de musiciens. Toute leur force et leur rage se canalisent dans des prestations live furieuses et incontrôlables. Structures semble une thérapie à ces êtres qui cherchent, comme le nom de l’album l’indique, une place pour leur haine. Il y a dans cette musique une libération de sentiments négatifs en chansons tranchantes comme des poignards qu’un samouraï utiliserait pour se faire hara-kiri. A Place For My Hate n’est pas un album de salon. Pas un album qui se veut agréable et doucereux. Sur certains titres, les mélodies enchantent pourtant (« Cold Touch », « Roses ») et la mélancolie se fait plus tendre. Le béton se fissure alors dans cette production qui semble une architecture brutaliste.
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On en sort parfois étourdi, pour le meilleur et pour le pire. Comme après un manège violent dont on se souviendra pour les hématomes autant que pour l’adrénaline. Le disque qui n’est pas toujours imparable semble en tout cas honnête et s’il ne se donne pas facilement, c’est qu’il montrera sans doute ses charmes un peu plus à chaque fois écoute. Peut-être même parviendra-t-il à vieillir malgré ses airs d’éternel adolescent enragé. En écrivant ces lignes, la chanson « Home » se termine et des images d’usines se mêlent aux parfums mortifères de cimetières dans des ambiances néo-romantiques où notre cathédrale d’Amiens domine en répandant son ombre. Et puisqu’il faut bien donner quelques noms, ceux qui aiment The Horrors autant que Nine Inch Nails ou même Ministry, mais aussi New Order ou Depeche Mode seront sans doute à l’aise dans leurs charentaises (cloutées) à l’écoute de ces douze titres en clair-obscur. Nous n’avons sans doute jamais tort de désespérer. Mais il serait idiot de refuser de se réjouir. Ces trois disques sont, après cette difficile année 2023 (mais si, mais si, avouez-le, ne mentez pas), un délicieux démarrage musical d’une nouvelle année (qui sera difficile aussi, ne vous en faites pas) où de Lille à Toulouse, de Rennes à Strasbourg et d’Amiens à Vincennes des jeunes gens modernes ont peut-être encore beaucoup à nous faire entendre.





