Vous chantez en anglais et êtes signés sur un label allemand. Le shoegaze est-il un style international ?
Quand on joue une musique de niche comme la nôtre, il n’est pas très recommandé de chanter dans notre langue natale car on ne veut pas trop des Français dans cette scène ! Le public et les professionnels recherchent surtout des groupes anglophones. C’est donc plus facile pour s’exporter que de chanter en anglais. Ce n’est pas forcément un problème d’identité, mais pour partager au mieux sa musique cela me paraît nécessaire.
Le nom de votre groupe prouve votre attachement à JD Salinger, puisqu’il est inspiré par son roman The Catcher in the Rye.
C’est un auteur que j’adore et pas forcément que pour L’Attrape-Cœurs. C’est idiot, mais à un moment il fallait vraiment que l’on trouve un nom et comme, à ce moment-là, je m’étais replongée dans son œuvre qui parle des tourments de la jeunesse…
En ce moment, beaucoup de groupes parlent d’identité de genre.
En ce qui nous concerne, on ne parle pas d’identité de genre sur notre album. On ne voulait pas être identifié comme un groupe qui part sur ce terrain-là, car ça ne correspond pas à notre discours. L’identité est traitée dans notre album, mais au sens large. Après, je comprendrais que ce soit interprété d’une autre manière.
La douceur fait partie de notre écriture. Je vois ça comme une démarche personnelle et instinctive. Mais bien sûr que Joy Division et les Cocteau Twins nous ont influencés
Comment concevez-vous le concept d’identité ?
Cela devient de plus en plus difficile de se construire aujourd’hui. On a accès à énormément de choses et l’on peut trouver les informations que l’on désire. Mais il existe une forte pression pour que l’on devienne quelqu’un que l’on n’est pas forcément. Le thème de notre album est peut-être davantage celui de l’identité que l’on laisse derrière soi. C’est assez large.
Qu’est-ce qui influence votre musique ?
La douceur fait partie de notre écriture. Je vois ça comme une démarche personnelle et instinctive. Mais bien sûr que Joy Division et les Cocteau Twins nous ont influencés.
Vous n’étiez pas née quand le shoegaze a débuté !
Je suis née en 1991 et ça doit être cyclique, car ma génération se retrouve beaucoup dans ce type de musique. J’avoue que ma première découverte a été Indochine, groupe qui a carrément pompé tout le monde. On pense d’eux ce que l’on veut, mais ils évident qu’ils ont permis à des jeunes de s’ouvrir à autre chose. J’ai grandi avec MySpace et à partir d’Indochine j’ai pu découvrir les Cure et Oasis, et puis, de fil en aiguille, tout le reste.
Un jeune groupe aujourd’hui peut se faire connaître sur internet mais ne court-il pas le risque d’être toujours noyé dans la masse ?
Il faut un peu chercher pour nous découvrir, en effet ! On avait sorti un premier EP qui avait été diffusé sur des radios indépendantes et Rachel, qui s’occupe du label, a proposé de nous signer. À l’époque nous n’étions pas un groupe très sérieux, mais cette opportunité d’aller en studio sans qu’on ait quoi que ce soit à débourser nous a motivés pour signer. Le label était plutôt dans une direction « metal », mais ils déménageaient aux États-Unis et souhaitaient justement élargir leur catalogue.
Pouvez-vous vivre de votre musique ?
Impossible de vivre de la musique, je ne l’imagine même pas ! En substance, il faut tourner sans cesse, et c’est épuisant. Pour faire entrer de l’argent, il faut faire des synchros car la vente de disques, aujourd’hui, ne rapporte plus grand-chose. La concurrence est rude, surtout après le Covid puisque de nombreux groupes n’ont cessé de reporter leurs tournées. Il est plutôt difficile de trouver sa place dans un tel contexte.
Existe-t-il une sorte de communauté de groupes « dream pop » et « shoegaze » dans le monde et en France ?
On ne s’est jamais vraiment posé la question car on ne sait pas vraiment à quelle étiquette on correspond. Mais s’il fallait se choisir une catégorie on irait dans celle du post-rock d’inspiration britannique. En ce qui concerne les groupes actuels, je pense qu’on essaie tous d’être différents en produisant des musiques uniques. Malgré tout, à Paris, on est proche du groupe Perish ainsi qu’Alcest (groupe de « blackgaze » soit un mélange de shoegaze et de metal). Stéphane d’Alcest utilise sa notoriété pour soutenir de petits groupes parisiens et je trouve que le niveau de ces groupes va croissant. Ce n’est pas parce que l’on ne joue pas la même musique que l’on ne va s’entraider. Il est important de générer une dynamique bienveillante plutôt que de la compétition.
En Suède, la scène se rapproche de celle des États-Unis des années soixante-dix. En revanche, Paris ne jouit pas d’un univers musical bien déterminé
La vie à Paris semble devenir de plus en plus dure. Qu’en est-il pour la survie des groupes ?
Absolument. Quand on est musicien parisien, cela signifie qu’on a un métier prenant. Si j’habitais dans la Creuse, j’aurais davantage de temps à consacrer à ma musique. Ici, tout coûte cher, et il faut être efficace en répétition : on n’a pas tous la chance de disposer d’un local. Nous n’avons pas tous les mêmes moyens mais je ne me suis jamais dit que c’était invivable. Ce n’est pas plus dur qu’aux États-Unis.
Qu’avez-vous retenu de vos concerts à l’étranger ?
Chaque pays possède bien évidemment sa culture musicale propre. Je considère par exemple qu’en Suède, la scène se rapproche de celle des États-Unis des années soixante-dix. En revanche, Paris ne jouit pas d’un univers musical bien déterminé. Les touristes ne viennent pas à Paris pour assister à des concerts, tandis que c’est le cas pour Londres. On va en Angleterre en pensant être hyper pointus, et puis en discutant avec les habitants on se rend compte que l’on est juste normaux !
La pop et le rock ne semblent pas être la priorité chez nous.
Il existe bien un public, mais c’est toujours le même. Une bonne partie de la musique du Royaume-Uni n’est pas venue vers nous. On connaît surtout les têtes d’affiche et ensuite il faut vraiment creuser pour connaître.
Malgré tout, il semble que votre génération de musiciens est moins complexée vis-à-vis de l’anglais, non ?
Aujourd’hui c’est devenu une nécessité que de maîtriser la langue anglaise au quotidien. Et puis c’est important de comprendre le sens des textes que l’on écoute.

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