Jack Antonoff est une star et pourtant ce nom ne vous dit probablement rien. Avec lui sont nés les albums les plus réussis de Taylor Swift, Lana Del Rey, Lorde ou The 1975. Au dernier Grammy Awards, il a remporté pour la troisième fois consécutive le titre de Producteur de l’Année. Comme si cela ne suffisait pas, l’album de l’année était aussi l’une de ses productions (Midnights de Taylor Swift). Comme hier Mark Ronson, Jack Antonoff est aujourd’hui le producteur américain à la mode. Son nom se fait entendre partout de Los Angeles à Paris. Pourtant, à y regarder de plus près, Jack Antonoff a gardé quelque chose d’infiniment pur. Rien de blasé, rien de cynique. Une joie sincère met en mouvement son être et sa musique.
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Un monument new-yorkais
Ne cherchez plus, le tube de ce début d’année 2024 est dans ce disque. Il s’appelle Modern Girl et c’est un exemple parfait de ce que Bleachers sait faire de meilleur. C’est à la fois synthétique mais aussi terriblement organique. Deux saxophones démarrent le titre en chantant à l’unisson comme le plus beau réveil que l’on entendrait un matin après une nuit d’amour. Des coqs voluptueux. Un cri d’Antonoff et la machine se met en marche. Conquérante et euphorique. Sûre d’elle et du plaisir dévastateur qu’elle offre, « Modern Girl » est une évidence. Le reste de cet album sobrement intitulé Bleachers est d’un caractère et d’une tonalité souvent plus intimes. Pourtant, la confession ne s’enferme jamais sur elle-même. Jamais nous n’asphyxions. À s’attarder un peu sur les différents textes, on retrouve toujours ce malin mélange de poésie agile faite d’images qui explosent comme des aérostats dans le ciel de New York.
Ne cherchez plus, le tube de ce début d’année 2024 est dans ce disque. Il s’appelle Modern Girl et c’est un exemple parfait de ce que Bleachers sait faire de meilleur.
Ce disque s’inscrit comme naturellement dans l’histoire de la musique moderne new-yorkaise. Il prend place à côté des incontournables. Les fantômes de groupes oubliés (Longwave, The Misshapes) sont cités et ainsi ramenés à la vie avec une nostalgie lumineuse. Antonoff est smart comme cette ville, rien n’est laissé au hasard et en même temps tout semble naturel. De son look (grandes lunettes, t-shirt, Levi’s 501 et perfecto) qui rappelle autant Elvis Costello qu’Albert Hammond Jr. des Strokes (ou même Woody Allen) au choix de ses instruments (les deux batteurs, le claviériste qui joue sur Moog, la guitare rarissime avec laquelle joue Antonoff), c’est toute l’élégance décontractée de ceux qui mènent la mode du côté de Washington Square Park, dans le cœur de Manhattan : donc dans l’Occident tout entier.
L’ombre du boss
En même temps, les membres de Bleachers n’oublient jamais d’où ils viennent. Le New Jersey de Bruce Springsteen, est un repère (mais de Philip Roth aussi). « New Jersey’s finest New Yorker ! » chantent-ils en chœur dans Modern Girl : tout est dit de cela, avec un éclatant de Springsteen est partout. Antonoff l’avait d’ailleurs invité pour un titre (« Chinatown ») sur le précédent disque : lui aussi très réussi. C’est l’Idole, le maître, la figure tutélaire. Dans Bleachers, l’influence du Boss est digérée, mise au goût du jour, réappropriée, mais on ne l’oublie jamais : c’est une main sur l’épaule. Pour autant, par ce mélange étrange entre un raffinement extrême et une certaine vision presque plouc de la musique américaine, une singularité unique se forme et impose sa marque. La puissance agile et l’énergie euphorique du groupe ne sont plus à prouver : leurs concerts, au dire de tous, sont excellents. On les retrouvera donc à l’Olympia en septembre prochain. Et ce sera une nouvelle preuve que le groupe n’est pas tout juste bon à être le jukebox des défilés Dior d’un bout un l’autre de la planète.
Un album personnel
Si les échos et les parallèles se font bien sûr entre les productions de Jack Antonoff et celles, sans doute plus personnelles, qui composent la discographie de Bleachers, ce sont peut-être les différences entre les unes et les autres qui, plus encore, nous renseignent sur l’homme derrière ces titres. Une fêlure point ici et là, au hasard, au milieu d’une grande maîtrise de ses forces et de son talent. Dans cet album, le leader s’est révélé avec plus d’honnêteté que jamais.
Pour autant, par ce mélange étrange entre un raffinement extrême et une certaine vision presque plouc de la musique américaine, une singularité unique se forme et impose sa marque.
La mort de sa petite-sœur durant son enfance, son récent mariage avec Margaret Qualley (actrice pleine d’avenir dont on se souvient en auto-stoppeuse parmi la bande de Charles Manson dans l’excellent Once Upon A Time In Hollywood de Tarantino), mais aussi ses relations amoureuses passées qui furent souvent désastreuses… Avec une sagesse paradoxalement commune aux grands angoissés, Antonoff se livre avec élégance et sincérité tout au long de ces quatorze titres. Et il sera désormais impossible d’oublier que l’un des plus grands producteurs de notre époque et aussi à la tête d’un des dix meilleurs groupes du monde. Ce n’est pas rien. Imagine-t-on Phil Spector à la tête des Beach Boys ?
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Pour les élégants de demain
L’autre fois, sur cette avenue Foch aux charmes grandioses et fiers, sur cette avenue qui jadis amenait les élégants et les élégantes vers le Bois le dimanche, j’écoutais ce disque. D’un bout à l’autre de ce chemin de bitume et d’herbe, écrasé par le luxe, le bruit des voitures et la volupté de mon imagination malade, j’écoutais ce disque digne comme un marbre qui n’aurait pas oublié de vibrer de toutes les joies et les peines. Il fallait bien avouer que Jack Antnoff avait réussi son coup : celui d’être devenu l’avenir de la musique des élégants d’aujourd’hui et de demain. Et dans un monde qui chaque jour perd de son éclat et de sa grâce, ce serait pécher que de ne pas s’en réjouir.

BLEACHERS,
BLEACHERS, Dirty Hit, 15,99 €





