Quand j’étais petit, nous allions en vacances à Locmariaquer. Plusieurs années durant, nous contemplâmes le Grand Menhir brisé, les alignements de Carnac et la Table des Marchands. Quand je me suis rendu compte qu’il y en avait aussi dans le Morvan et en Lozère, j’ai trouvé ça scandaleux. On ne parlait pas encore d’appropriation culturelle à l’époque mais je n’étais pas loin d’imaginer que de dé- testables notables morvandiaux avaient forgé, si j’ose dire, ces menhirs-pas-bretons et ces légendes locales suspectes pour attirer le chaland. Je les méprisais avec ostentation et les promenades vers ces pierres frauduleuses étaient vécues comme de diaboliques tentatives de me faire embrasser le mensonge. Je résistais.
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Force me fut bientôt de reconnaître que le Grand Menhir n’était qu’un exemplaire, certes remarquable, d’une manie répandue sur la terre entière, Argentine et Arménie comprises. Du peulvan (c’est le vrai nom breton) de Plozévet aux soddos (c’est leur nom éthiopien) de Tutu Fela en passant par les pierres à cerfs de Mörön en Mongolie, la planète est hérissée de pierres plantées, fichées et levées, roc simplement dressé, stèle phallique ou surface gravée.
Inutile de dire qu’on se perd en conjecture sur leur signification. Calendriers zodiacaux, observatoires astronomiques, monuments funéraires, poteau indicateur signalant une source ?… Ils furent plantés là, ils le sont encore, nul ne sait pourquoi, surtout pour ceux qui n’adoptent aucune forme et n’accueillent aucune gravure. Les voilà plantés alors que ceux qui les fichèrent sont disparus, leurs civilisations, mortes, empoussiérées, leurs beautés, taries, les sources.
Symboles obsolètes, sentinelles inutiles, témoins indéchiffrables, les menhirs ont accepté d’être dépouillés de leurs fonctions car ils savent qu’ils maintiennent
Le menhir demeure, pensif et muet, considérant autour de lui avec sa lente conscience de pierre, comme le paysage, somme toute, varie peu depuis l’éblouissement de la levée initiale. Le même soleil le baigne, la même terre le porte, la même pluie le baigne et les lichens s’effritent puis s’étendent à nouveau sans qu’il les remarque, pas plus que les lapins qui viennent brouter les herbes spéciales qui poussent à son pied. Les menhirs se dressent tranquillement, ils ont accepté la mission, qu’importe que plus personne ne vienne dire les mots sacrés (les néo-druides suscitent chez eux de rocheux ricanements), ils savent qu’ils ne signifient plus rien, emblèmes désormais incompréhensibles qui recèlent un sens à jamais perdu pour le reste du monde.
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Partout présents, symboles obsolètes, sentinelles inutiles, témoins indéchiffrables, les menhirs ont accepté d’être dépouillés de leurs fonctions (et, pire, d’en revêtir de touristiques nouvelles) car ils savent qu’ils maintiennent. Ainsi le vieux sage demeure, se remémore et attend, au milieu des vivants, qu’un curieux s’attache assez à lui pour enfin comprendre ce qu’il porte. Qu’importe le temps que cela prendra, ce qui nous blesse aujourd’hui passera et un jour revivront des sociétés qui ne priseront pas des valeurs mortifères ni n’auront besoin de dresser des phares aveuglants dont la lumière détruit les vies.





