Votre roman suggère que la question de l’euthanasie dépasse franchement le cadre d’un simple débat de société…
Comme l’avortement, l’euthanasie renvoie tout simplement au sens de la vie. Qu’on croie ou non en Dieu, s’il n’y a pas la sainte agonie au bout de l’existence, pourquoi sommes- nous là ? C’est sur ce motif extrêmement sérieux que j’ai voulu composer une sorte de conte. Rien n’est tout à fait plausible dans mon histoire, mais c’est une échappée belle. Ce n’était pas mieux avant, mais avant, on savait du moins que la vie était tragique, on s’en accommodait et on trouvait du charme à des choses a priori dérisoires puisqu’on savait que ça allait se terminer mal.
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La mort est le moment de vérité, si on nous arrache même ça, il ne nous restera rien ! C’est le motif qui nous fait écrire, mais aussi qui exige de nous d’être vraiment vivants. Et puis l’idée de mourir implique de passer le relais, qu’on ne vit pas que pour soi.
Votre livre a-t-il été un moyen de conjurer la peur de la vieillesse ou bien envisagez-vous cette question avec sérénité ?
Je ne l’aborde absolument pas sereinement ! Mireille non plus, en fait, c’est une actrice, elle cabotine. J’étais dans une période de recherche de sujet et j’ai lu un roman d’anticipation The Fixed Period de Trollope, un auteur anglais du XIXe siècle, roman dans lequel, à l’âge de 68 ans, on est prié de déguerpir. Trollope était d’ailleurs d’accord avec cette idée et c’est ce qu’il voulait pour lui ! Étrangement, il est mort à 67 ans et demi… Cette idée d’une euthanasie obligatoire après 68 ans m’a mise fort en colère, une forte et sainte colère qui a fait surgir Mireille, personnage inspiré par la Provençale de Mistral (grand auteur régionaliste provençal du XIXe siècle, ndlr), comme si l’obstination de l’admirable jeune héroïne de Mistral s’était subrepticement emparée de ma vieille dame, lui imposant de se mettre elle aussi en route non pour conduire le garçon qu’elle aimait à ses parents mais pour vivre, encore un instant de bonheur, avant l’inéluctable.
Cette idée d’une euthanasie obligatoire après 68 ans m’a mise fort en colère.
Sarah Vajda
Vous faites un magnifique éloge de la vieillesse, notamment comme âge du retrait du mondain, si ce n’est du monde, qui permet aussi la disponibilité au loisir supérieur, « l’otium », comme disaient les Anciens…
La vieillesse, autrefois considérée comme « le dimanche de la vie » a fait long feu. « L’otium », c’est la plus belle notion au monde, celle du loisir savant, et je crois qu’être artiste, en fait, c’est la grâce de pouvoir s’offrir ce loisir savant (même si on souffre aussi des contraintes d’autres occupations parce qu’on n’arrive pas à vivre de notre plume). Se mettre dans la disponibilité de toujours apprendre des choses nouvelles, et existence toujours renouvelée permet de ne pas vieillir, puisque le vieillissement vient d’une sclérose. Or on vit aujourd’hui par excellence dans un monde qui promeut l’inverse de l’otium, le « negotium », le négoce, unique obsession de la société marchande.
On perçoit dans votre roman avec beaucoup de force cette idée de la vieillesse comme une seconde enfance, notamment par les sensations retrouvées. D’ailleurs, si vos livres ont toujours été traversés de musique, c’était parfois par Joy Division ou Slayer, alors qu’ici, le roman est bercé de comptines…
C’est très simple : ce qu’il y avait de magique dans l’enfance, du moins dans l’enfance d’autrefois, tenait au simple fait d’être plus souvent qu’à son tour livré à soi-même d’en profiter pour se jeter pieds nus dans les flaques d’eau. Durant la vieillesse, on n’a plus rien d’autre à faire que de jouir de ce qui est. Pour cela que la vieillesse demeure l’âge de tous les possibles quand les contraintes s’éteignent et que la farce sociale prend fin. Le corps de l’enfant est inabouti et le corps vieilli devient bizarre. Les comptines et les chants populaires sont ritournelles qui reviennent. La vieille personne, c’est un enfant qui serait à l’écoute du monde. Sans filtre, elle dispose de la liberté, mais en plus elle comprend tout, elle est passée par là. Elle connaît la chanson, c’est aussi ça, la présence de la comptine. La vieillesse, enfin, c’est aussi le retour de la fantaisie, la fin de l’utilitarisme.
S’il n’y a pas la sainte agonie au bout de l’existence, pourquoi sommes-nous là ?
Sarah Vajda
Mireille forge le beau mot de « désâmage », danger qui guette le monde actuel. Est-il en progression ? Quand a-t-il débuté ?
Il commence avec l’architecture contemporaine qui rend l’espace invivable. On est des animaux parqués dans des zoos comme les tours de la Défense et les HLM. Après la seconde guerre mondiale, ça se désâme complètement. Après tout a suivi, même la rue est devenue moche : il n’y a plus d’élégance ni cette idée que le monde était un théâtre. Le langage est devenu plus rapide, plus sommaire, on a perdu l’art de la conversation… Tout s’est désubstantialisé. C’est cela, que j’appelle le « désâmage ». Il n’y a pas que les tueurs qui soient devenus sériels. L’homme déconstruit ressemble à une asperge et les femmes à des carottes, tout a perdu son charme et sa sensualité. De ce point de vue, d’ailleurs, il n’y a pas besoin d’euthanasie, puisque le meurtre a déjà été commis ! D’où la fascination actuelle pour les zombies.
Le tourisme est une métaphore absolue du désâmage. Ne sommes-nous pas aujourd’hui conviés à habiter le monde entier en touristes ?
Tout à fait. Il n’y a plus que des réserves et on va visiter la réserve du voisin ! C’est Alphonse Daudet qui a été le premier à dénoncer le tourisme dans Tartarin sur les Alpes. Le voyageur est merveilleux, mais tout ce qui est en groupe ou en masse… Bien sûr, les gens sont obligés de voyager en groupe pour des raisons économiques, mais du coup, on a transformé le monde entier pour le seul profit des masses.
On a transformé le monde entier pour le seul profit des masses.
Sarah Vajda
À l’opposé de cette « touristisation » du monde, on trouve la Provence de Mistral. Faudrait-il du Mistral partout pour réâmer notre nulle part ?
Ce n’est pas seulement Mistral, c’est aussi le marquis Folco de Baroncelli. La Camargue était un endroit terrible par exemple, un endroit de misère, bourré de moustiques, avec des gens pauvres. Le marquis de Baroncelli, qui était un ami de Mistral, après avoir vu Buffalo Bill, décida de magnifier les gens qui l’entouraient avec leurs chevaux et leurs taureaux…
Oui, ce n’est pas l’opposition entre l’authentique et l’artificiel puisque Mistral réinvente la Provence !
J’aurais adoré qu’on réinvente Paris comme Carné et Trauner. L’idée, c’est d’être artiste : le monde est un théâtre. Donc on n’aurait pas dû organiser nos villes en fonction de l’utilitarisme et des communications, on aurait dû les mettre en scène. Le théâtre s’affirme factice qui dit le vrai, quand notre réel actuel dit le faux, ainsi que le dénonçait Debord.
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On trouve aussi dans votre roman la Corse en sécession et l’Angleterre… Le mythe de l’insularité semble chez vous fondamental, non ?
Ce sont les livres d’enfance : L’Île au trésor ou l’île de Corto Maltese qui n’existe sur aucune carte. Cela m’amusait d’imaginer que la Corse fasse sécession : il me fallait trouver dans le réel un point lumineux. On ne peut pas se sentir citoyens dans le village monde. L’île est un topos littéraire et la Corse, une île résistante qui a sauvé tous ses juifs – sauf un – durant la Seconde Guerre mondiale.
Parmi les recours, cette devise du « Primum vivere », est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui, finalement, et en dépit de la propagande hédoniste, les gens ne vivent pas vraiment ?
Non, parce que la jouissance est une âpreté. Le capitalisme nous pousse à être dans un état de désir permanent, or vivre, c’est être. Arriver à ne plus désirer des tonnes de choses pour être dans l’acceptation et prendre les choses comme elles viennent, comme on prend la pluie ou le soleil, c’est cela vivre. C’est accepter aussi l’ordre naturel des choses, y compris la décrépitude et la finitude.
L’art prend chez vous la dimension d’une conspiration contraire, parce que la société entière serait une conspiration contre la vie de l’âme…
L’euthanasie pour tous est pour moi le développement naturel d’un choix sociétal qu’on a pris à partir de la révolution industrielle anglaise. Je me situe du côté des gens qui voient qu’il y a dans la modernité un vice terrible, que le prix d’un certain confort est terriblement lourd, et que si on va plus loin, on va finir dans un état de désensibilisation général.
Le capitalisme nous pousse à être dans un état de désir permanent, or vivre, c’est être.
Sarah Vajda
Les vieux ne doivent pas souffrir donc on va les faire passer : c’est la mort bienheureuse, comme les handicapés mentaux exterminés sous le nazisme. Si personne ne doit souffrir, alors un jour il faudra tuer les enfants laids ! Tout doit glisser dans un monde lisse comme l’architecture de nos villes et cette folie hygiéniste.
Il y a dans la modernité un vice terrible, que le prix d’un certain confort est terriblement lourd, et que si on va plus loin, on va finir dans un état de désensibilisation général.
Sarah Vajda
Dans votre roman, la personne qui hérite n’est pas la fille biologique mais la fille spirituelle. N’est-ce pas une manière de mettre encore davantage en avant l’importance du geste d’hériter ?
Oui, parce que c’est l’acceptation qui fait l’héritier. Je ne suis pas monarchiste de droit divin parce qu’il faut être digne du legs : on doit l’accepter et le porter. Le rapport de l’enfant à la vieille dame dans les romans anglais, qui m’ont influencée, est très important, et puis c’est le modèle du Grand Meaulnes, où ce n’est pas le héros du roman qui est le héros mais la personne qui en a reçu le legs afin qu’elle en fasse profiter d’autres, pour que la chaîne de la vie se poursuive, parce que la vie est une suite musicale, narrative, généalogique…
Justement, le récit est assumé également par une chaîne de narrateurs…
Ça s’est imposé comme ça, et en fait j’aime bien, parce que ça fait société, cette histoire est arrachée à sa singularité, elle est déjà regardée par plusieurs personnes. Il fallait que ce soit un réseau, y compris de narrateurs, parce qu’on ne résiste pas tout seul, ou alors, c’est l’asile psychiatrique !
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Il y a aussi dans votre livre un éloge d’un héroïsme discret et collectif.
C’est ce que je trouve de plus admirable : des gens qui parviennent avec de toutes petites choses à déplacer le curseur. C’est ce que dit Péguy sur le père de famille : dans un monde où tout conspire contre la paternité et l’ordre naturel, le père de famille qui parvient à en être véritablement un est un héros. Arriver à être quelqu’un de bien dans ce foutu monde, et pas en servant les causes promues chaque matin à la radio, c’est formidable. Et puis le bien ne fait pas de bruit et ça, c’est beau aussi. Il s’agit de déplacer des montagnes en silence.
Chronique d’une rébellion sénior contre l’euthanasie programmée. Dans un avenir très proche, le programme « Les Jeux sont faits » obligent les personnes ayant passé le cap des 68 ans à rejoindre leurs conscrits pour une année de bonheur balnéaire avant leur euthanasie. Mireille, après avoir reçu sa convocation, décide de fuir. Elle quitte Paris, rejoint Aigues-Mortes où s’organise une résistance du 3e âge clandestin puis la Corse, île qui a fait sécession d’avec la France et donne asile à ces survivants. Davia raconte sa fascination pour la vieille femme qui l’a adoptée après un drame mais aussi initiée à la vie véritable. Roman d’anticipation, polar, utopie, roman d’apprentissage de l’âge mûr, conte cruel, critique du parc humain et de la globalisation touristique… Les Jeux sont faits comprend un peu tout cela mais sans doute faut-il lire ce roman comme une fugue qui s’autorise mille déclinaisons autour d’un même thème : celui de la mort hygiénique consentie par défaut de vitalité réelle. La résistance qui s’organise, des vieux régénérés contre la jeunesse zombie, permet à Sarah Vajda de faire feu de tout bois, de la corrida à Joy Division, de Mistral à Debord, pour réarmer, avec brio, cette « opposition qui s’appelle la vie», comme l’aurait dit Balzac. RS.

LES JEUX SONT FAITS, SARAH VAJDA, Le Cherche-Midi, 336 p., 21 €





