Pourquoi avez-vous entrepris ce voyage particulièrement risqué ?
Le déclic a été presque instinctif. J’ai choisi le journalisme pour aller précisément là où l’on n’a pas le droit d’aller, là où l’on préfère que personne ne se rende, là où la communauté internationale reste sourde et silencieuse. Si les journalistes peuvent avoir une fonction, c’est bien pour rétablir le lien et la visibilité de ces populations mises sous cloche. En septembre 2022, j’ai vu comme tout le monde les images des manifestations de jeunes Iraniens sur les réseaux sociaux. J’ai ressenti comme beaucoup une profonde émotion et une solidarité immédiate.
Je savais aussi que l’Iran ne donnait plus de visas aux journalistes pour justement éviter de témoigner de l’oppression qui règne là-bas. En tant que journaliste de terrain, habituée aux zones à haut risque, cela représentait pour moi un véritable signe d’encouragement. Je ne me définis pas comme une journaliste engagée, car cela irait à l’encontre de notre devoir fondamental de neutralité. Cependant, notre mission reste de révéler ce que l’on cherche à cacher, de montrer ce que l’on tente de dissimuler.
Vous dites des services secrets iraniens qu’ils sont parmi les plus compétents au monde et qu’en face, on a également une population qui est habituée, depuis au moins trois générations, à dissimuler, à cacher et à transformer la réalité. L’Iran, des deux côtés, c’est le pays du mensonge…
En Iran, vous êtes surveillé en permanence, à la fois par des caméras de surveillance qui sont omniprésentes et qui vous flashent comme des radars de vitesse, si jamais vous ne portez pas le voile correctement ou si vous êtes trop maquillée. Vous avez aussi des portraits des deux ayatollahs, l’ayatollah Khomeiny et Khamenei, qui sont omniprésents dans les rues et qui vous regardent avec un œil sévère et accusateur, comme si vous étiez déjà coupable d’exister, tout simplement… Malgré cela, les Iraniens déploient des trésors d’imagination pour exister en dépit des lois coercitives. La véritable nouveauté, ce sont ces femmes qui, depuis deux ans, défient ouvertement les gardiens de la Révolution, les Pasdaran, ainsi que la police politique, la NAJA, en toute audace. Aujourd’hui, certaines femmes osent se déplacer sans voile, maquillées, ou exhibent fièrement leurs pansements après des opérations de chirurgie esthétique, malgré l’interdiction stricte. Les jeunes hommes ne sont pas en reste : ils se font tatouer, arborent des débardeurs ou des shorts, pourtant formellement interdits. Et cela ne concerne que l’espace public.
En Iran, vous êtes surveillé en permanence, à la fois par des caméras de surveillance qui sont omniprésentes et qui vous flashent comme des radars de vitesse, si jamais vous ne portez pas le voile correctement ou si vous êtes trop maquillée.
Dès qu’on rentre dans les appartements, c’est encore une autre société qu’on voit : ils écoutent de la musique moderne, du rap, du rock, du métal – des musiques qui sont parfois passibles de peines de mort. Il faut rappeler que les jeunes constituent 60 % de la population iranienne. Elle représente une force de frappe énorme contre une théocratie vieillissante qui impose des règles moyenâgeuses. Ces jeunes ont d’autant plus l’impression de vivre en Absurdie qu’ils ont accès aux infos du monde occidental grâce aux VPN (logiciel qui permet de contrer la censure numérique). Certains m’ont dit qu’ils avaient tellement d’interdits qu’ils ne savaient plus ce qui était autorisé.
Lire aussi : Anne-Isabelle Tollet, pour Bibi
Dans votre livre, vous évoquez pourtant certains jeunes, dont votre guide, qui sont pro-régime…
Je dirais que la grande majorité des 90 millions d’habitants ne soutiennent pas le régime. Mon premier guide, lui, le soutient, sans surprise : son père est diplomate, et lui-même travaille au ministère des Affaires étrangères. Ils sont arrivés au pouvoir avec la révolution islamique de 1979. Son fils profite naturellement des privilèges accordés aux partisans du régime : richesse, accès à la corruption. Il n’est pas touché par l’inflation ou le chômage. Il reste donc fermement aligné avec les Ayatollahs et les Pasdaran.
Mais cette élite ne reflète en rien l’ensemble de la société civile. Depuis août, nous assistons à des grèves historiques menées par les infirmières et les ouvriers, qui ne sont pas directement liées à la question du voile. Leur lutte porte sur des revendications telles que de meilleures conditions de travail et des augmentations de salaire. C’est là que la révolte sociale rejoint la colère sociétale. Nous sommes face à une véritable révolution des mentalités : l’ensemble de la population a pris conscience que ce régime ne leur apporte rien de bon. Rappelons que 20 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, tandis que les mollahs continuent de s’enrichir. Le régime en est bien conscient, comme en témoigne une répression plus sanglante que jamais. Au cours des deux dernières années, un Iranien a été pendu toutes les cinq heures. Dans les prisons, si une femme accusée de ne pas porter le voile est reconnue vierge, elle est violée par ses gardes pour l’empêcher « d’aller au paradis ». Nous en sommes là : au-delà de la tyrannie, au-delà de toute forme de respect des droits humains.
Vous décrivez un pays au bord de l’implosion. Qu’est-ce qui pourrait faire bouger les lignes ?
Le temps, d’abord. Cette troisième génération depuis la révolution de 1979 va avoir des enfants qui, à leur tour, contesteront ce régime barbare et renforceront la lutte. Les jeunes d’aujourd’hui soutenus par leur parent ne croient plus en cette prétendue « république », et le régime le sait bien. Ils ont tenté de faire illusion en laissant passer un président soi-disant réformateur lors des dernières élections, mais personne n’est dupe. Le renversement peut être imminent, d’autant qu’il existe une alternative concrète, incarnée par le fils du Shah d’Iran, qui appelle de ses vœux une monarchie constitutionnelle. Il existe un paradoxe profond : le régime cherche constamment à promouvoir la culture perse, qui pourtant n’avait rien de musulman à l’origine. Ils s’approprient les œuvres d’art, l’architecture, et tout le patrimoine perse, en tentant de les présenter comme des manifestations du génie musulman. Le régime est en train de construire un mensonge à grande échelle.
Vous étiez en Iran le 7 octobre 2023. Qu’avez-vous pu observer ?
Tout d’abord, des scènes de joie incroyable. Il est important de noter que seuls les partisans du régime sont autorisés à défiler publiquement. Cependant, le soir même, j’ai réussi à sortir seule, sans guide, pour interroger des Iraniens « authentiques ». Ils rejettent tout sentiment antisémite et beaucoup d’entre eux affirment même se sentir proches du peuple israélien pris en otage par ses dirigeants, tout comme eux le sont par les leurs. Ces conversations révélaient un autre visage de l’Iran, bien éloigné de l’image véhiculée par le régime.
LE VOYAGE INTERDIT. UNE PLONGÉE CLANDESTINE DANS L’IRAN D’AUJOURD’HUI, ANNE-ISABELLE TOLLET, Le Cherche-Midi, 224 p., 19,90 €





