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« La droitisation française » : bataille culturelle

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Publié le

8 novembre 2024

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Un essai partiellement juste, bien que pénible et malhonnête, nous rappelle que la droite n’a pas gagné la « bataille culturelle ».
© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect
© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

Le métier de critique est parfois tâche cruelle, particulièrement quand il nous faut faire l’éloge, même fort relatif, d’un ouvrage dont on sait qu’il fut écrit par quelqu’un qui ne nous veut pas du bien. Ainsi en est-il de cette Droitisation française de Vincent Tiberj, professeur en sociologie à Sciences Po Bordeaux, qui ambitionne de, et réussit à, réfuter la droitisation supposée du peuple français. Sa thèse peut être simplement résumée : « La droitisation est simultanément une réalité, par en haut, et un mythe, par en bas. » Pour faire simple, la droite se fait entendre et impose ses thèmes grâce à un putsch médiatique, mais sans grande résonance dans la population.

Autorisons-nous un propos liminaire. Alors qu’elle n’en était qu’à ses balbutiements, la science politique nous a livré deux chefs-d’œuvre au milieu du XIXe : La Démocratie en Amérique de Tocqueville et La Russie en 1839 de Custine. Les deux hommes, après quelques mois immergés sur leur terrain respectif, assumant d’y jeter un regard subjectif mais aiguisé par les tragiques leçons de l’histoire, réussissaient à saisir l’âme d’un peuple et d’un régime, et livraient deux magistrales leçons à portée universelle. Tiberj nous semble l’exact opposé, pratiquant sa discipline depuis l’extérieur, n’approchant son sujet que par la rationalité mathématique, en l’occurrence les sondages, car le chiffre est maintenant la seule preuve qui vaille, revendiquant la neutralité mais tartinant partout son idéologie, livrant finalement un texte partiellement juste (mais faux en ce qu’il dit de vrai), petit et mesquin. Le sociologue-militant calcule, plaque, tamponne comme une machine, mais ne sent rien.

Encore une remarque, sur la méthode : l’auteur parle de droitisation sans jamais dire ce que serait la droite, et nous qui la connaissons, la vraie, pouvons dire qu’il la connait très mal. Il faut avoir fini l’ouvrage pour comprendre qu’il entend par là tout ce qui est méchant, égoïste ou intolérant. Philosophiquement, ce serait l’association du conservatisme social et du libéralisme économique (Maurras fut donc socialiste ?) – où l’on voit que sa puissance métaphysique doit à peu près valoir celle de ses élèves. Partout il mentionne les partis, mais aucun regard qualitatif n’est porté sur les programmes (quid du RN, pas franchement libertarien en économie ?). Heureusement, l’ouvrage est « scientifique ».

Lire aussi : Laurent Obertone : « On a les chemin de croix qu’on mérite »

Passons au fond. Le peuple d’un côté, qui ne se droitiserait pas. Savants graphiques à l’appui, il montre sur le temps long que les Français sont de plus en plus libéraux culturellement, de plus en plus tolérants à l’égard des minorités, et pas moins demandeurs de redistribution sociale. Si les indicateurs sont questionnables, les conclusions sont justes – c’est même évident : le RN n’a-t-il pas dû se délester de son bagage conservateur pour s’approcher du pouvoir ? Mais cette question n’intéresse par Tiberj, qui essaye de dissimuler la seule véritable droitisation, sur l’immigration : si les Français sont qualitativement moins « xénophobes », cela ne signifie pas qu’ils ne considèrent pas qu’il y a quantitativement trop d’immigration et qu’ils s’opposent par là au multiculturalisme. C’est ce que tous les sondages indiquent, mais Tiberj l’affirme : ces sondages sont biaisés, contrairement à ceux sur la réforme des retraites (!). La France est donc de gauche, « grâce » au renouvellement générationnel et à l’élévation du niveau de diplôme. C’est vrai, et funeste : la droite a tout sauf gagné la bataille culturelle.

Vient la sphère médiatique de l’autre, où s’opérerait la véritable droitisation, grâce à des moyens décuplés – comprendre CNews –, fondée sur une « panique morale » et des « journalistes engagés ». L’auteur se lance dans une comparaison risible pour condamner la politisation de CNews et sauver celle de France Inter, au nom de sa « culture forte de pluralisme interne ». Il n’interroge jamais la force de frappe médiatique et culturelle exceptionnelle dont dispose la gauche depuis des décennies, et plutôt appelle à mettre hors du champ des débats acceptables les sujets problématiques – tacitement, tout son texte hurle à la censure.

Reste à l’auteur un double mérite, malgré lui : celui de rappeler effectivement que le peuple français dérive encore et toujours avec la vague progressiste ; celui de démontrer par conséquent qu’il n’existe pas de menace d’une « extrême droite » aux portes du pouvoir. C’est bien dommage.


LA DROITISATION FRANÇAISE. MYTHE ET RÉALITÉS, VINCENT TIBERJ, PUF,
344 p., 15 €

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