Pour la première fois depuis 1945, il y a eu plus de décès que de naissances en France en 2025. Que vous inspire cette chute spectaculaire et inquiétante de la natalité ?
Je parviens d’habitude à trouver bien des raisons d’espérer. La dénatalité les emporte toutes. La quête d’enracinement, le retour aux traditions, le sursaut spirituel catholique, rien, rien ne résistera à la disparition de nos enfants. À la lumière de la chute continue des naissances, ces réveils apparaissent comme les derniers feux avant la nuit.
La natalité est le cœur d’une civilisation, la condition de sa survie et le signe de sa confiance en l’avenir. Or, nous sommes incapables de penser aux générations futures sans imaginer leur avenir plus sombre encore que notre présent. Quel que soit le bout par lequel on prend le phénomène – et les causes sont multiples –, les solutions semblent insuffisantes pour contrer un tel déclin. Je me le demande sincèrement : le voulons-nous encore ?
Ce phénomène est-il propre à la France ou général à tout l’Occident ? Y a-t-il une spécificité française en la matière ?
Non, la France n’a rien d’un cas isolé. La chute de la fécondité traverse tout l’Occident et déborde largement ses frontières. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne vivent sous le seuil de renouvellement depuis des décennies. En Asie développée, la situation est pire encore : la Corée du Sud est descendue à 0,75 enfant par femme, le taux le plus bas jamais enregistré, et sa population pourrait fondre de moitié d’ici la fin du siècle ; en Chine, les naissances ont été divisées par deux en moins de dix ans. Plus encore que l’Occident, c’est le monde moderne qui cesse de se reproduire.
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Longtemps, la France a fait exception : vers 2010, la fécondité y frôlait encore deux enfants par femme, quand la moyenne européenne peinait à dépasser 1,4. Nous le devions à une politique familiale ancienne et généreuse, qui rendait l’enfant conciliable avec le travail des femmes. Depuis une quinzaine d’années, cette exception s’efface : l’indice est tombé de 2,02 en 2010 à 1,56 en 2025, le plus bas depuis 1917. Deux causes se superposent. L’État, sous le gouvernement socialiste, a d’abord raboté, au milieu des années 2010, les aides qui faisaient la différence (modulation des allocations, baisse du quotient familial). Puis le mouvement de fond qui travaillait déjà nos voisins nous a rattrapés (premier enfant toujours plus tardif, désir d’enfant en recul, familles moins nombreuses).
L’argument écologique avancé par beaucoup de jeunes est-il sincère, ou est-ce une parade pour parer d’altruisme un comportement profondément égoïste ? Cet argument est-il pertinent sur le plan strictement écologique ?
Selon l’Ifop, 24 % des Français disent que le réchauffement climatique pèse dans leur décision d’avoir ou non un enfant, et les 18-25 ans sont surreprésentés parmi eux. Chez les femmes de moins de 35 ans, 42 % déclarent que la crise climatique pèse sur leur désir d’enfant. Pourtant, les plus jeunes n’ont pas des comportements plus écologiques que leurs aînés. En 2020, selon une étude du Crédoc, ils triaient moins leurs déchets, achetaient moins de légumes locaux et de saison et réduisaient moins leur consommation d’électricité, mais goûtaient volontiers le shopping, les équipements numériques, l’avion et une alimentation peu durable. Il leur est plus concevable de renoncer à un enfant qu’à un vol vers Bali.
Cet arbitrage révèle l’incapacité d’une partie de la population à renoncer à son confort de consommateur. On préfère satisfaire le moindre de ses désirs, jouir sans entraves. Cela contredit tout principe écologique véritable, qui commande de préserver la vie sous toutes ses formes, à commencer par la nôtre. Nous ne mesurons la valeur de l’humanité que depuis que nous pouvons craindre sa disparition ; elle doit être sauvegardée précisément parce qu’elle pourrait cesser d’être. La véritable écologie tient alors en deux exigences inséparables : veiller aux effets de nos actes, et transmettre la vie en élevant les enfants au sens de la responsabilité.
Quel rôle le féminisme, en voulant créer des femmes nouvelles, a-t-il joué dans ce déclin ?
D’abord, j’aimerais me réjouir d’être une jeune femme de mon temps. J’ai la chance d’être née après la chute du patriarcat, et si tout n’était pas à jeter dans le monde d’avant, je remercie celles qui ont œuvré de haute lutte pour que je sois libre de mes choix. C’est là, pourtant, que le bât blesse. Les injonctions se sont retournées. J’en veux au féminisme beauvoirien d’avoir voulu faire des femmes des hommes comme les autres, en les dressant contre leur corps et contre leur puissance maternelle. Car chez Beauvoir, la maternité n’est pas une puissance, mais une aliénation. La femme enceinte y est « en proie à l’espèce », absorbée par une vie qui la déborde et la détourne de ses projets. On fait désormais croire aux femmes qu’elles s’épanouiront davantage dans une carrière que dans une maternité, qu’elles auront tout le temps de concevoir, comme si l’horloge biologique était une invention masculine pour mieux les soumettre. Je m’oppose à ces chimères. Je suis fière d’être mère, d’avoir connu la plénitude d’un corps habité, ce qu’un homme n’éprouvera jamais, et de me savoir féconde autrement encore.
De l’enfant reçu comme un don, nous sommes passés à l’enfant-projet, ce qui reconfigure la parentalité. Les jeunes n’ont-ils pas peur de ne pas pouvoir rendre leurs enfants heureux à cause de standards très-trop élevés ?
Je ne parlerais pas de standards trop élevés, mais de standards au rabais. Car on ne projette plus d’enfant qu’une fois la carrière lancée, le CDI signé, l’appartement ou le pavillon acheté, et l’on se persuade ensuite de devoir tout lui offrir, du dernier smartphone (dès l’âge de onze ans !) aux fringues à la mode.
Beaucoup de parents espèrent surtout que leur enfant réussira là où ils ont échoué. C’est une lourde erreur. On ne met pas un enfant au monde pour qu’il vive la vie qu’on a manquée. Plutôt que d’attendre de lui qu’il réussisse notre vie, souhaitons-lui de réussir sa mort, c’est-à-dire de partir un jour réconcilié, libre, capable d’aimer vraiment. Hors du christianisme, je le sais, la formule restera opaque ; elle suppose que la vie ne se mesure pas à ce qu’on accumule, mais à la manière dont on la rend.
La perte de la foi est-elle pour quelque chose dans ce déclin ?
En France, les catholiques pratiquantes ont en moyenne 2,4 enfants, contre 1,9 pour les femmes sans appartenance religieuse ; les croyantes non pratiquantes se situent entre les deux. C’est un écart d’environ un demi-enfant, selon l’étude de Nitzan Peri-Rotem pour l’INED. Je suppose qu’il y a la force du lien communautaire. Le village et ses liens de solidarité, qui ont disparu à l’échelle de la société, subsistent au sein des paroisses vivantes. Mais avec la déchristianisation, ces paroisses se font rares.
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Plus profondément encore, c’est la force de l’abandon qui permet d’accueillir la vie qui jaillit. Si on considère que la vie est un don, nous sommes davantage armés pour nous laisser surprendre. Dans une société qui veut maîtriser la vie, de sa conception à sa fin (pensons à la légalisation de l’euthanasie, en juillet dernier), seuls ceux qui croient en quelque chose, ou quelqu’un, de plus grand consentent encore à la recevoir.
Pour beaucoup, les enfants semblent devenus une nuisance dans l’espace public. Comment analysez-vous la prolifération d’espaces qui leur sont interdits ?
C’est la loi du marché. Le consommateur, certain de son bon droit – il a payé pour ne pas être dérangé – ne s’interroge pas sur le fondement moral de son choix. Remplacez « enfant » par n’importe quelle autre catégorie de la population, on appellerait cela une discrimination.
Or, à force de soustraire l’enfant au regard, on finit par éteindre jusqu’à l’envie d’en avoir. Une enquête Naratis pour le JDD révèle que le désir d’enfant est profondément mimétique : il se forme d’abord au contact de ce que l’on voit autour de soi. Ainsi, moins les jeunes adultes croisent d’enfants (entourage réduit, vie solo, espace public neutralisé, algorithmes sélectifs), moins ils en désirent. C’est un véritable cercle vicieux.
Les animaux de compagnie ont-ils grand-remplacé les enfants ?
Dans certains pays, la substitution est déjà actée. En Corée du Sud, on vend désormais plus de poussettes pour animaux que pour enfants. L’animal n’y est plus de compagnie, il devient un compagnon à part entière ; le pet parenting, qui consiste à traiter sa bête comme son enfant, peut faire sourire mais n’a rien d’anecdotique. La France suit le mouvement. En une quarantaine d’années, vivre seul y est devenu le premier mode de vie ; dans le même temps, le pays compte 15,1 millions de chats, présents dans 9,1 millions de foyers, soit 6,6 % de plus en deux ans. On ne supporte plus les cris d’un bébé, mais on tolère les aboiements d’un chien. On invente une filiation entre le maître et l’animal, on lui donne un prénom d’humain… Le chien occupe désormais la place de l’être dépendant, celui dont il faut prendre soin, celle qu’occupait autrefois l’enfant. « Si tu veux un ami, achète un chien », lançait Gordon Gekko à son jeune protégé dans le Wall Street d’Oliver Stone, en 1987. La formule est déjà dépassée !
Ce déclin démographique n’est-il pas la preuve éclatante que la modernité est en train de se saborder sous nos yeux ?
Sans vouloir paraître réactionnaire, je crois ce mouvement inéluctable. De ce point de vue, le baby-boom est une simple parenthèse historique, dans le contexte particulier de l’après-guerre. Heidegger nous donne les mots pour le penser. Ce qu’il nommait l’arraisonnement, le Gestell, désigne l’essence de la technique moderne : sa manière de sommer le réel de se tenir à disposition, de tout convertir en fonds disponible et calculable. Or, quand le monde entier devient réserve de ressources, la vie elle-même finit par se présenter comme une option qu’on planifie ou qu’on décline, un projet parmi d’autres à arbitrer. L’enfant-projet, dont nous parlions plus haut, c’est l’enfant saisi par ce calcul utilitaire. En cela, la dénatalité n’est pas un accident de la modernité, elle en est l’aboutissement.
Beaucoup disent que les politiques familiales sont sans effet. Partagez-vous cet avis ?
Les politiques familiales infléchissent la chute, mais à la marge. En Hongrie, Viktor Orbán a consacré près de 5 % du PIB, l’une des aides les plus généreuses au monde, et l’indice de fécondité y est remonté d’environ 1,2 en 2011 à 1,5 vers 2021. Puis la fécondité est retombée à 1,4 en 2024, année où le pays a connu son plus faible nombre de naissances depuis 1949. Les résultats ne sont pas nuls, mais ils ne renversent pas la courbe.
Ces politiques manifestent, plus largement, une volonté nationale, la reconnaissance de la famille comme socle de notre société. Cette vision me paraît décisive. Mais une politique nataliste purement matérielle soigne le symptôme en négligeant la cause. Il faut aussi explorer des pistes culturelles, en valorisant les représentations pro-famille, en ravivant le lien intergénérationnel…
Quelles solutions existent pour relancer la natalité ?
« Seul un dieu peut encore nous sauver », confiait Heidegger dans un entretien qu’il voulut posthume. L’issue à cette crise ne se trouve probablement pas au niveau où nous la cherchons. Avant de vouloir maîtriser la vie, sans doute faut-il réapprendre à la laisser être. Mais avant cela, nous devons reconstruire un récit commun, qui nous fasse tenir ensemble. Raviver le désir d’enfant, c’est d’abord renouer avec la conviction que quelque chose mérite d’être hérité : une langue, une culture… une foi.




