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Abus sexuels dans l’Eglise : Une pierre d’achoppement

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Publié le

19 novembre 2024

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L’affaire « abbé Pierre » a reposé avec fracas la terrible question des abus sexuels dans l’Église. À ce titre, un récent ouvrage, Le Silence de l’agneau de Mathieu Poupart, semble prétendre que la morale catholique favorise la violence sexuelle. Le philosophe Thibaud Collin l’a lu et en dissèque les principaux arguments
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Le Silence de l’agneau est un livre dérangeant et c’est pour cela que c’est un bon livre. Son sous-titre, La morale catholique favorise-t-elle la violence sexuelle?, peut faire naître le soupçon qu’on s’apprête à lire un énième brulot progressiste à l’agenda convenu. Il n’en est rien. Au fil des pages, bien que l’on puisse tiquer sur quelques passages, nous y reviendrons, l’honnêteté intellectuelle de la démarche s’impose au lecteur car Mathieu Poupart se place au plus près du vécu des victimes d’agressions sexuelles commises dans l’Église, victimes qu’il a accompagnées et qu’il soutient dans l’association qu’il a co-fondée Agir pour notre Église. Le point de départ est le constat suivant: d’où vient le fait que les victimes aient tant de mal à se faire entendre par leur entourage ecclésial ? De là, sa problématique: dans quelle mesure une certaine pastorale, voire des aspects de la doctrine morale, participe-t-elle à ce que l’on peut nommer une culture du viol ?

Il faut entendre par cette dernière expression, les représentations culturelles propres à un milieu disposé à minimiser ou à invisibiliser les agressions sexuelles; ce que l’on nomme depuis saint Jean-Paul II une structure de péché. Cela présuppose qu’une agression ne se limite pas au face-à-face entre un agresseur et une victime mais que l’on peut, en inversant l’adage sur l’éducation, dire qu’« il faut tout un village pour violer un enfant ». Dans quelle mesure des formules magistérielles un peu trop rapides ou ambiguës peuvent engendrer une pastorale de terrain qui de facto renforce l’omerta sur les violences, voire légitime les discours que les agresseurs tiennent à leurs victimes pour les réduire au silence ? Mathieu Poupart considère que l’Église moderne s’est coupée d’un savoir biblique et patristique qui lui aurait évité la cécité dont elle a fait montre depuis quelques décennies, à quelques notables et récentes exceptions près. Le paradoxe que souligne l’auteur est que ce savoir traditionnel est finalement très proche du « savoir expérientiel des victimes ».

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La question homosexuelle occultée

Une des thèses importantes du livre est que la victime du viol est trop souvent soupçonnée de libertinage. « Ne l’a-t-elle pas un peu cherché ? », entend-on parfois. Il développe une fine analyse du concept biblique de séduction appliquée, dans la loi de Moïse, au comportement de l’homme et ultimement à celui du Diable. Cela l’amène à critiquer la fausse « complémentarité » entre la faiblesse supposée de l’homme mû par ses pulsions et la dimension séductrice de la femme; partage qui impute à la femme la chute de l’homme dont il est lui-même responsable. On peut ici faire remarquer qu’un des points aveugles de tout le livre est que la violence sexuelle est ici réduite à l’agression de la femme par l’homme alors que l’on sait que la grande majorité des agressions dans l’Église est le fait d’hommes envers des garçons, enfants ou adolescents. L’exclusion complète de la question homosexuelle dans le traitement du sujet réduit le propos à ne traiter qu’un des pans de l’énorme continent des abus sexuels dans l’Église. Il resterait à interroger les conditions de possibilité de cet autre type d’agression.

Un des points aveugles de tout le livre est que la violence sexuelle est ici réduite à l’agression de la femme par l’homme alors que l’on sait que la grande majorité des agressions dans l’Église est le fait d’hommes envers des garçons

De même l’auteur, tout à son axe, tend parfois à surdéterminer certains propos de tel ou tel clerc ou formatrice. Peut-on, par exemple, déceler dans une conférence sur l’amour humain adressée à des jeunes catholiques un message subliminal minimisant le viol ? Lorsque Mathieu Poupart lit « On ne dit pas stop au pied du lit, on dit stop au pied de l’immeuble. C’est pas dans le feu de l’action que l’on peut dire stop, ou alors c’est que vous n’êtes pas fait comme tout le monde », il en conclut que l’auteur de ces propos opère « un retournement sidérant et cauchemardesque », y voyant « une personne prisonnière qui ne peut pas “dire stop”, parce qu’elle n’a pas “facilité” la chasteté de l’autre ». Il conclut qu’une telle phrase est « évidemment la description involontaire d’un viol ». Face à un tel raccourci, on reste un peu pantois car il semble évident que le contexte de l’énonciation permet de comprendre qu’il s’agit ici de deux jeunes amoureux qui ayant manqué de prudence risquent d’être embarqués dans des gestes déterminés par leurs passions non maîtrisées. Beaucoup plus pertinente nous semble l’analyse du passage de La Cité de Dieu dans lequel saint Augustin montre que les Romains avaient une conception de la chasteté très différente de celle des chrétiens. Lors de la prise de Rome par les barbares, les Romains fidèles aux mœurs païennes stigmatisèrent l’attitude des chrétiennes violées qui ne se donnèrent pas la mort, contrairement à la fameuse Lucrèce qui pour sauver son honneur se suicida en 509 avant Jésus-Christ.

Saint Augustin répond superbement: « Une femme n’a rien à punir en soi par une mort volontaire quand elle a été victime du péché d’autrui. » Et l’évêque d’Hippone de mettre au jour la culture du viol dans la Rome païenne et de dénoncer une chasteté qui en reste à une conception tout extérieure de la souillure du corps alors qu’elle a pour sujet l’âme. Derrière cette soi-disant chasteté, il lit davantage l’orgueil qui veut fuir une honte toute mondaine. Ces femmes chrétiennes, dit-il, n’ont pas « à se mortifier de honte. La gloire de leur vertu, le témoignage de leur conscience se tiennent devant elle et devant Dieu. Elles n’en demandent pas davantage, soucieuses de l’autorité des lois divines plutôt que de l’offense des soupçons humains ». Bref, la personne violée reste chaste.

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Martyre de la chasteté

De là, l’auteur questionne la notion de « martyre de la chasteté » que l’Église utilise par exemple pour glorifier sainte Maria Goretti qui a douze ans est morte parce qu’elle a refusé les avances du violeur. Il considère qu’une telle formule laisse entendre qu’elle aurait pu être soupçonnée d’être consentante si elle n’était pas morte sous les coups de couteau de son agresseur. Le présupposé d’une telle approche n’est-il pas que le viol pourrait être l’occasion d’une quelconque volupté coupable à laquelle la victime devrait refuser tout consentement? Mathieu Poupart affirme que la casuistique du XVII et XVIIIe siècles est hantée par une telle hypothèse. Il y oppose le culte antique et médiéval de sainte Lucie. La Légende dorée présente ainsi la réponse de la sainte de Syracuse à son juge qui la promettait au lupanar et ainsi à la perte de l’Esprit-Saint: « Le corps n’est souillé que si l’âme y consent; et si malgré moi, on viole mon corps, ma chasteté s’en trouvera doublée. Or jamais tu ne pourras contraindre ma volonté. Et quant à mon corps, le voici, prêt à tous les supplices! Qu’attends-tu, fils du diable? »

Ce livre cherche enfin à identifier dans la présentation de la morale catholique, et surtout dans ses omissions, les racines d’une telle pastorale tendant à minorer la violence sexuelle et à emmurer les victimes dans la culpabilité. Il est choqué que la théologie du corps de Jean-Paul II n’aborde à aucun moment cette question. De même il considère que la définition du viol dans le Catéchisme de l’Église catholique est l’héritière d’une tradition casuistique disloquée et à ce titre largement insuffisante à cerner la spécificité de la violence sexuelle. Ces deux derniers points méritent une discussion que l’amplitude de cet article ne peut hélas embrasser.

Il est certain que la révélation de la violence sexuelle dans l’Église est l’occasion dramatique mais providentielle d’approfondir les richesses de la tradition patristique et biblique. Bref, la réception de la crise des abus ne fait que commencer. Ce livre en est un jalon important.

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