Sur le papier, Ça Arrive a tout d’un projet un peu trop « de son époque ». Une mise en scène minimaliste pour un huis-clos dans un commissariat marseillais, en immersion dans la Brigade des Mœurs où se succèdent, heure après heure, les plaintes pour viol. On craint légitimement le pensum néo-féministe post-#metoo. C’est mal connaître la jeune réalisatrice Sabrina Nouchi, qui ne se reconnaît pas tellement dans cette vague de dolorisme instrumentalisé. Au contraire, grâce à une économie d’effets qui laisse la part belle au jeu des acteurs – ainsi qu’à une écriture ultra précise et rythmée – son film réfute habilement tout manichéisme. Et laisse entrevoir à quel point les policiers sont de vrais travailleurs sociaux, qui passent leur temps à démêler des situations parfois inextricables, des cas-limites ou des situations qui défient la morale. Le jury du festival du polar de Cognac ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisqu’elle vient de remporter le grand prix cinéma. Nous votons également pour.
Le dispositif est rigoureux, puisqu’il s’agit d’un huis-clos. Aucun plan n’est filmé en dehors du commissariat. Pourquoi ce choix radical ?
J’avais envie qu’il n’y ait aucune respiration possible. De faire comprendre au spectateur que ces gens-là – victimes, coupables, accusés, innocents, flics – sont enfermés toute la journée, mais le sont également avant et après, lorsqu’ils rentrent chez eux. Surtout les policiers d’ailleurs, qui comptent rarement leurs heures dans ce genre de brigade… C’est d’ailleurs pour ça que le générique se termine en cellule pour tout le monde. Les policiers passent leurs vies confrontés à l’humanité, à parfois ce qu’elle a de pire, alors quand ils rentrent chez eux, ils sont encore là-bas. C’est ce que je voulais exprimer avec le huis-clos. Que le spectateur soit embarqué avec eux dans cette espèce de confinement mental.

Les dialogues sont criants de vérité. Vous êtes-vous inspirée de faits divers réels ?
Oui, avec ma coscénariste, Catherine Sorolla, on a recollé plusieurs bouts de fait divers, mais on a imaginé la plupart des choses. Finalement, c’est très simple d’écrire là-dessus. Il n’y a qu’à regarder autour de nous, tendre l’oreille. Malheureusement, même si ce sont des histoires qu’on a imaginées, ça sera sûrement l’histoire de quelqu’un à un moment donné. La seule anecdote qui est authentique, c’est cette histoire entre un éducateur et une personne en situation de handicap. Les deux ont vécu une vraie histoire d’amour et il n’y a pas eu de viol – d’ailleurs l’éducateur a été acquitté récemment.
Lire aussi : HAZANAVICIUS: À CÔTÉ DE LA PLAQUE
Comment travaillez-vous l’écriture des dialogues, pour obtenir cet effet quasi-documentaire ? Travaillez-vous en amont avec les acteurs ?
Non pas du tout, nous avons écrit sans les acteurs, pendant quatre jours avec ma coscénariste. Dans la mesure où nous sommes toutes les deux comédiennes, c’est facile d’écrire pour nous tout en jouant les rôles en même temps, pour voir ce qui sonne bien, ce qui est naturel ou pas. Ensuite, les acteurs ont ramené leur naturel et leur justesse. On ne dirait pas comme ça, parce qu’effectivement je recherche une certaine véracité qui peut sonner comme de l’improvisation, mais tout est très écrit.
« Avec Catherine Sorolla on se considère, si on doit se donner un titre, davantage humanistes que féministes. »
Votre film se démarque aussi en apportant de la nuance et de la complexité par rapport au discours féministe actuel, qui repose sur le mantra « homme = violeur »…
Je n’avais aucune envie de faire un film labellisé. Avec Catherine Sorolla on se considère, si on doit se donner un titre, davantage humanistes que féministes. À ce titre, on a voulu faire un film dans lequel on isole un peu l’émotionnel, où on fait un pas de côté pour tenter de stimuler la réflexion. Or le fait d’être en huis-clos et d’être obligé de passer par la chaise du flic, puis la chaise de l’accusé, puis la chaise de la victime, nous force à réfléchir et à prendre mieux en compte la singularité de chaque situation, de comprendre que dans la vie rien n’est binaire. Il y a des histoires qui ne sont pas si simples à juger. J’espère que mon film permet ça, de pousser le spectateur à se demander : qu’aurais-je fait à sa place ? Est-ce que je l’aurais mis en prison ? Est-ce que j’aurais accepté que ma plainte ne soit pas reçue, ou qu’elle soit classée sans suite ?
Vous dirigez par ailleurs une école, La Fabrique de l’Acteur, à Marseille et à Paris. C’est un peu une sorte d’atelier préparatoire pour vos films, non ?
Oui, dans ce film il y a un mélange de premières et de deuxièmes années. Pour la plupart, c’était même des premières années, il me semble. Je leur enseigne la méthode Meisner, et la méthode actor’s studio mais on ne travaille qu’avec l’imaginaire. On s’arrête à ce niveau-là dans la méthode. Je ne vais pas chercher ce qui est personnel, ou ce qui est de l’ordre du vécu. Cette formation permet aux acteurs d’arriver rapidement à incarner une circonstance imaginaire ce qui a bien fonctionné pour le film, puisqu’en général nous avons fait une prise, deux au maximum.
Vous semblez à l’opposé d’un cinéaste comme Bruno Dumont qui va chercher des « vrais gens » pour ses rôles…
Je respecte vraiment trop le travail d’acteur pour aller faire du casting sauvage, du moins pour des personnages qui n’ont pas de spécificités introuvables chez un acteur. Pour moi, faire du casting sauvage c’est surtout motivé par la flemme de diriger des acteurs. C’est trop facile. Tu prends quelqu’un, tu le prends comme il est, super, et ce pauvre « acteur » va enchaîner dix films avec la même chose à faire, parce qu’il ne sera pas acteur, parce qu’on ne l’aura formé à rien… C’est très français de se dire: « Oui, c’est du talent, ils ont ça en eux, naturellement… » Eh bien non, en fait, c’est du travail. On l’a bien vu chez les Russes, on l’a bien vu chez les Américains, on le voit chez les Danois, on le voit en Espagne. Si tu travailles ton instrument, si tu travailles ta méthode, tu deviens un acteur, point barre. Et tu es prêt lorsqu’on dit : « Action ! »
« C’est très français de se dire : « Oui, c’est du talent, ils ont ça en eux, naturellement… »
Vu votre dispositif, on aurait pu craindre le théâtre filmé, mais il y a une vraie ambition cinématographique au cœur de votre film et l’on pense souvent à John Cassavetes…
J’adore Cassavetes. Oui, c’est vraiment une influence pour moi. C’est du cinéma indépendant dans le sens noble du terme. Il allait tourner des gros trucs en tant qu’acteur pour pouvoir payer ses films. C’est un peu ce que j’essaye de faire : avec mes écoles et le coaching j’arrive à financer mes films. C’est un modèle aussi parce qu’il était particulièrement juste, précis et exigeant dans sa direction d’acteur. Ce qu’il a fait avec Gena Rowlands, à ce titre, c’est complètement fou. Cassavetes, c’est du cinéma-vérité, du cinéma de la vérité. Pourtant tout était extrêmement ficelé et préparé dans sa réalisation et dans sa direction d’acteurs.
Comment jugez-vous le mouvement #metoo, justement, avec votre regard de réalisatrice ?
Très sincèrement, #metoo c’est un mouvement qui est important, il fallait qu’il existe pour tous les abus qu’il y a eu. Mais je dirais qu’il ne faut pas qu’il y ait de dérive. Plus il y a de la dérive, plus le mouvement s’annule selon moi. Il faut qu’on reste nuancé, qu’on reste juste. Si on perd la justesse, on perdra le mouvement, alors que le mouvement a tout à fait lieu d’exister. Il y a beaucoup de choses dans ce mouvement qui sont libérateurs pour la parole des femmes – mais aussi des hommes. Moi, je ne fais pas vraiment la différence. La parole des hommes, la parole des femmes, c’est la parole des victimes, tout court. Donc moi, je reste vigilante et j’essaie de rester toujours le plus juste possible.
Lire aussi : Megalopolis : De cendres et d’or
Oui, ce qui est intéressant dans ce que vous montrez du travail de la police, c’est que la vérité découle d’une vraie maïeutique…
La question de la vérité est au centre de mon film. Parce que tout vient d’une perception, tout vient d’un prisme personnel, tout est subjectif, finalement. Et en face de ça : il y a les faits, bien sûr, et c’est pour ça qu’il faut que les policiers restent rigoureusement basés sur des faits et des preuves tangibles, sans jamais sombrer dans l’émotionnel, ce qui est un travail de tous les instants. Ils sont là pour écouter les victimes, prendre leur plainte et sont soumis aux ordres du procureur. Le procureur décide alors s’il y a une suite ou pas. Après cela, les policiers n’ont presque plus de pouvoir. C’est pour ça qu’aucune histoire ne se clôture dans le film puisque pour eux, ça s’arrête au dépôt de plainte, à la confrontation. Une fois que c’est parti chez le procureur, c’est fini. Ils n’ont plus de pouvoir dessus. Il y a quelque chose d’assez tragique dans leur fonction. J’entends souvent dire que toute la police ne fait pas son travail, mais je ne suis pas du tout d’accord. Je connais des flics qui donnent leur vie pour leur boulot. Selon moi, c’est la justice surtout qui ne fait pas son job. J’ai l’impression qu’aujourd’hui on prend plus d’années de prison quand on est un dealer que quand on est un pédophile ou un violeur. Ce qui en dit long sur l’état d’esprit de ceux qui nous gouvernent.
Propos recueillis par MO
ÇA ARRIVE, de Sabrina Nouchi (2h07)
Avec Catherine Sorolla, Milo Chiarini, Andrea Dolente
En salles le 27 novembre





