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La Famille Lefèvre : Serviteurs de la grâce

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Publié le

22 décembre 2024

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© Ronan du Cleuziou

La foi est-elle soluble dans le divertissement ? Vous avez quatre heures. On se souvient de l’excellent film de Jean Yanne, Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, où un publicitaire désabusé typique des Trente Glorieuses se voyait missionné pour refondre entièrement une station de radio à l’image du Christ – à cette époque oubliée où les hippies new age de tout poil se redécouvraient des inclinaisons chrétiennes totalement solubles dans un libéralisme décomplexé. Une parenthèse fugace, puisque depuis la pop culture a plutôt embrassé sans vergogne une cosmétique luciférienne, sabordant soigneusement l’héritage chrétien en le résumant à quelques gimmicks médiévaux dénaturés. Oubliés, les esthètes imbibés de foi qui couraient les églises parisiennes à la recherche du meilleur plain-chant, comme ce bon vieux Huysmans.

Et pourtant, à voir la façon dont Gabriel Lefèvre mène son projet familial, depuis une victoire complètement inattendue à un télé-crochet fameux (« La France a un incroyable talent », pour ne pas le nommer), on serait en droit d’espérer : on peut rester intègre y compris dans l’univers implacable du showbiz. « J’ai été le premier surpris », confie ce père de famille versaillais, aux manières discrètes mais au regard intense, celui de ceux qui se savent guidés. « Les producteurs et les responsables de M6 ont été plutôt très bienveillants avec nous et jamais on ne nous a demandé de changer quoi que ce soit à notre image. »

Le pays des ronds-points et des calvaires a conservé en elle un goût pour une certaine beauté, et le souvenir poignant de ce qui se tramait dans ses églises

Il faut dire que la victoire de cette famille catholique et versaillaise, formée aux chœurs des paroisses locales, a sonné comme un coup de tonnerre dans un paysage musical qu’on croyait définitivement converti aux sirènes de la musique urbaine et aux grincements stériles des vocodeurs. Comme un retour de flamme, un rappel que la France des territoires, le pays des ronds-points et des calvaires a conservé en elle un goût pour une certaine beauté, et le souvenir poignant de ce qui se tramait dans ses églises avant qu’elles ne soient transformées en gymnases ou en bûchers.

« Rien n’a été prémédité, précise Gabriel. Au départ, tout le monde chantait un peu dans son coin. Tout le monde a suivi de façon un peu spontanée la pratique du chant, souvent d’ailleurs avec la maîtrise, pour l’animation des messes le dimanche… Et puis un jour, pendant les vacances, on s’est rendu compte qu’on pouvait essayer de se réunir. Immédiatement, il y a eu une sorte d’émulation incroyable, quelque chose d’assez indicible, comme une joie profonde à vivre cette harmonie en famille. » De récitals en récitals, la famille Lefèvre se taille alors une petite réputation, qui explose à l’ouverture de sa chaîne YouTube. Le succès sur les réseaux tient toujours d’une sorte de miracle, mais il faut dire que les Lefèvre maîtrisent leur instrument.

Leur voix ne souffre aucun amateurisme et la magie des algorithmes attire bientôt l’attention de M6. Lorsque la chaîne leur propose de participer à leur émission star, la famille est d’abord stupéfaite : jamais elle n’avait imaginé ce genre de consécration… Une véritable ordalie télévisuelle, en prime time avec tous les risques qu’elle entraîne. « En tant que père, la première réaction, c’était de me dire : médiatiser ma famille, c’est potentiellement dangereux. Mais d’un autre côté, il y avait un challenge assez excitant. Je me suis assuré auprès de la production qu’on pourrait rester nous-mêmes, qu’on resterait maîtres de la musique qu’on voulait faire. Il était hors de question qu’on soit traité comme des phénomènes de foire. D’autant que la musique qu’on chante, qui est de la musique a cappella, est assez peu connue par le grand public et encore moins diffusée à 20 h 30 sur une chaîne nationale. C’était une occasion inespérée de transmettre notre passion pour ce répertoire. »

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Il faut dire que le répertoire des Lefèvre n’est pas celui des compilations qui encombrent les grands magasins. À ce titre, leur album de Noël se veut à la fois populaire et exigeant, les Lefèvre n’ayant aucune intention de se soumettre aux diktats du « classique pour les nuls » ou de la variété symphonique. Au contraire, ils affirment leur appétence pour le baroque et pour un répertoire issu de la ville royale : « Marc-Antoine Charpentier, Henry Du Mont, pour commencer, parce qu’on est un peu chauvin. Mais on sait tout ce qu’on doit à Bach, à Händel, à Purcell… La musique baroque est un socle formidable de l’harmonie occidentale, le rock et la pop lui doivent même beaucoup. »

Et la foi dans tout ça ? Comment défendre une musique qui est aussi imprégnée de religion sans passer pour des prosélytes ? « La musique est d’abord l’instrument d’une conversion à la beauté. Si on touche les gens par l’harmonie, alors c’est déjà gagné : le chant touche une foi intime, presque charnelle, qui tend à l’universel. »

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