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Portrait : Gérald Sibleyras- Boulevard des Possibles

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Publié le

15 novembre 2024

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On peut tout raconter avec une comédie. À condition d’allier rythme et talent. Avec sa dernière pièce, Gérald Sibleyras s’est attaqué à un sujet carrément vertigineux : le multivers. L’infinité des possibles, régie par un hasard cruel – ou par un Dieu logisticien, c’est au choix. Le multivers, on le sait depuis quelques années, c’est la marotte d’un certain cinéma hollywoodien qui s’en sert éhontément pour dissimuler son manque d’inspiration. En effet, si tous les uni- vers coexistent, alors tout est possible, y compris le scénario le plus médiocre… Pour le dramaturge Gérald Sibleyras au contraire, le multivers est surtout la preuve de l’excellence du vaudeville. Dans Mon Jour de chance, coécrite avec Patrick Haudecœur et avec dans le premier rôle Guillaume de Tonquedec, la comédie de boulevard est littéralement motorisée par cet argument tout droit sorti d’un épisode de Sliders. Et transcendée. Finalement, l’art comique n’a jamais été que ça : une science du possible. Une technique infaillible d’évaluation du destin. D’ailleurs, rien ne prédestinait a priori Gérald à briller dans le théâtre. Son truc à lui, c’était plutôt la musique, et notamment la guitare qu’il découvre adolescent alors que le jazz-fusion est en plein essor.

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Le jeune homme originaire de Boulogne-Billancourt écoute en boucle Pat Martino, John McLaughlin, mais aussi les trilles psychédéliques du Mahavishnu Orchestra… Il adore la musique mais celle-ci le lui rend mal, et au sortir du baccalauréat (« Mon unique diplôme à ce jour », précise-t-il en souriant), après avoir dépensé tout son argent de poche en leçons de guitare, il doit se rendre à l’évidence: il n’a aucun talent particulier pour ça. « C’était terrible d’abandonner cette idée, concède Gérald, mais en même temps il n’y a rien de plus navrant qu’un musicien sans talent, qui persévère… »

Le succès, il ne sait toujours pas vraiment à quoi ça tient, et pourtant en 20 ans de carrière, il a accumulé pas mal de Molières et de récompenses

Fort de cette prise de conscience, il évolue grâce à ses rencontres et se forge des amitiés – ainsi qu’un solide sens de l’humour qui l’amène jusqu’aux studios de France Inter. « À une époque lointaine où cette radio était encore fréquentable » précise l’intéressé, qui animait une chronique périodique dans l’émission Tous aux Abris, avec son ami Jean Dell. Tous aux Abris, animée par Claude Viers, c’était encore une radio publique bon enfant, héritée de l’ORTF, amatrice de bons mots et de satires politiques nécessaires. « On se marrait bien, mais on a dû s’arrêter presque du jour au lendemain. Alors on a réfléchi assez vite, on s’est dit qu’on devait écrire une pièce à quatre mains. » Non que Gérald soit initialement un grand amateur de théâtre. « En réalité, j’allais surtout au cinéma », avoue-t-il, roublard.

C’est d’ailleurs au cinéma que Sibleyras affine ce qui fera plus tard son succès?: une musicalité, un sens du rythme, de la répartie, qu’il trouve notamment chez Billy Wilder. « Un de mes maîtres, assurément. J’ai dû voir La Garçonnière une vingtaine de fois. » Dans ce classique avec Shirley MacLaine et Jack Lemmon, tout tourne là aussi autour d’une valse de possibles, dans laquelle c’est un appartement new-yorkais, loué à toute une galerie de personnages pour assouvir leurs passions, qui fait office de trou noir. L’impensé du vaudeville, c’est bien l’infinité des possibles: la première pièce de Gérald tourne déjà autour de cette idée, celle d’automatiser les principes de la comédie du boulevard, de mettre les personnages et les situations sous cloche pour voir comme ils se comportent dans un oxygène raréfié: « L’idée, c’était de montrer trois couples qui partent en vacances et de les voir les uns après les autres commenter les journées sous trois angles différents. »

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Le succès est immédiat: Gérald en serait presque le premier surpris. D’ailleurs, le succès, il ne sait toujours pas vraiment à quoi ça tient – et pourtant en 20 ans de carrière, il a accumulé pas mal de Molières et de récompenses – il a même gagné à Londres le Laurence Olivier Award en 2006 pour l’adaptation anglaise du Vent des Peupliers… en toute humilité: « Il n’y a pas de formule. En fait, les rois du métier, ce sont les acteurs. En écrivant, je cherche surtout à leur donner une chance de briller au maximum. Tous les artistes que j’aime le plus, de Laurel et Hardy à Ernst Lubitsch en passant par Woody Allen sont avant tout de grands dialoguistes. »

Quoi qu’il en soit, Gérald Sibleyras peut être fier de lui: il s’est fait une place au soleil dans le monde sans pitié du théâtre non subventionné. Et tant pis si quelque part, dans un autre univers, un autre Gérald virtuose du blues rock fait fumer sa guitare électrique à l’Olympia.

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