SIROP ET LIQUEUR DIVINE
MOON MUSIC, Coldplay, Parlophone Music, 15,99 €
À dix ans, revenant de vacances en Savoie la nuit, je rêvassais avec l’album Parachutes de Coldplay. C’est un souvenir qui m’est resté, presque intact. Après les avoir snobés adolescent (c’était nécessaire, j’avais autre chose à faire), j’ai redécouvert les albums A Rush Of Blood To The Head (2002) et X&Y (2005) un peu plus tard. On pouvait bien leur reprocher d’être « trop propres trop lisses trop mous », les chansons étaient pourtant là. « The Scientist » est un hymne pop, point. Ceux qui le nient sont des cuistres qui font les malins. Depuis, les choses sont moins aisées pour ceux qui veulent défendre le groupe de Chris Martin. Pour tout dire, je m’en moque et sans doute eux aussi. Ils remplissent des stades et les rempliraient encore si ces stades contenaient 400 000 places. Ce n’est pas la question. Mais qu’est-ce qu’une carrière, qu’est-ce qu’une vie? Scott Fitzgerald, vous le savez, nous expliquait que « toute vie est bien entendu un processus de démolition »; de son côté, j’entendais Emmanuel Carrère, l’autre fois sur France Culture, dire que la vie était pour lui « une tentative de progression », ou quelque chose comme ça. Il est certain que Coldplay est un groupe qui croit plutôt au progrès qu’à la destruction. On imagine mal Chris Martin un livre-audio de Joseph de Maistre (ou disons Edmund Burke, bon…) dans les oreilles, faisant son jogging dans les quartiers de West Ham, tout en pestant contre la modernité infâme. À la place, il intitule une chanson de son dernier album avec un emoji arc-en-ciel. C’est autre chose, bien sûr. John Lennon mettait des lunettes teintées pour voir le monde en couleur. Arrivé à ce niveau, Chris Martin doit plutôt utiliser un casque de réalité virtuelle. Question musique, il est parvenu à intégrer à son talent de compositeur les nouveautés sonores (souvent les moins recommandables) des dix dernières années à sa musique plus que jamais sirupeuse. Il faut tout de même se méfier. Ces bougres de Coldplay peuvent, dans un moment d’inattention où vous ne surveillez plus ni votre distinction bien connue ni votre raffinement légendaire, prendre le contrôle de votre pauvre corps et le mener vers la piste de danse lors du mariage raté de votre meilleur ami (que vous ne voyez plus guère). Je vous aurai prévenu.
PASSÉISME ET EFFICACITÉ
A MODERN DAY DISTRACTION, Jake Bugg, Sony Music, 15,99 €.
D’autres se posent moins de questions et ne cherchent pas à s’adapter à autre chose qu’à eux-mêmes: c’est plus commode. J’avais plus ou moins lâché Jake Bugg depuis son premier album en 2012. À l’époque où la musique électronique, de Berlin à Détroit, m’intéressait cent fois plus que les nouveautés rock, Jake Bugg avait réussi à stimuler ce qui me restait d’enthousiasme. Ces derniers temps, par ennui, nostalgie ou bêtise (sans doute un peu de tout ça), je tends la main à mon passé. Voyant que Jake Bugg ressortait un nouveau disque, je l’ai écouté sagement, sans ricaner cyniquement. J’ai alors été convaincu, sinon conquis. Celui dont la voix est un mélange mineur de Liam Gallagher et Bob Dylan parvient à ressusciter sans ringardise l’odeur des sixties, tout en parvenant à rendre possible à des lads de dix-sept ans de ne pas refuser de chanter dans un pub ou dans un appartement enfumé, au milieu des verres de vodka-redbull, ses refrains simples et efficaces. Du folk qui sait tendre la main aux évidences pop (« I Wrote The Book ») jusqu’aux ballades aux tempos lents et émouvants (« I Never Said Goodbye ») à l’énergie animale (« Zombieland », « Waiting For The World »), le travail est habilement fait. Congratulations.
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DÉSESPOIR EN VELOUR
SOFT TISSUE, Tindersticks, Lucky Dog/City Slang, 16,99 €
C’est en arrivant au vernissage d’une exposition d’un ami photographe, boulevard Saint-Germain, que je découvris Tindersticks. C’était il y a quelques semaines, je crois. Le groupe a trente-trois ans d’existence (comme moi) et je ne connaissais pourtant que leur nom (ce qui n’est pas pertinent lorsque l’on parle musique). La chanson qui sortait des enceintes s’appelle Always A Stranger: elle est merveilleusement belle. Tout le reste de l’album porte en lui cette grâce pleine de larmes retenues. On pense à un Nick Cave (dont ils faisaient la première partie en 1995) plus doux qu’obscur; à des contes mélodiques où la fantaisie s’accommoderait aisément à une certaine tristesse restée digne et pudique. Aidées par une production magnifique, les chansons s’enchaînent de façon hypnotique. Me voilà à penser à ma grand-mère au milieu d’accords et de mots dont je ne comprends pas le sens. Je suis invité à oublier où je suis: c’est tant mieux. Il n’y a sans doute que les Anglais pour nous offrir de ces orchestrations aventureuses et d’une classe imparable. Le désespoir est habillé de velours; et ce velours est une rédemption, une main tendue: comme l’est toujours la beauté.
CATHÉDRALE SONIQUE
NO TITLE AS OF 13 FEBRUARY 2024 28,340 DEAD, Godspeed You! Black Emperor, Constellation,15,99 €
En parlant de beauté, je crois que l’Everest esthétique et musical de ces derniers temps nous vient du dernier album de Godspeed You! Black Emperor. Sans doute comme bien d’autres, cet étrange nom abscons m’a toujours éloigné de leur musique. Je devais avoir des choses à me faire pardonner ce mois-ci: j’ai donc décidé, encore une fois, de tenter une nouvelle approche. Au milieu du jardin du Palais-Royal, sous mon parapluie, songeant à Cocteau autant qu’à des bêtises contrariantes, je me suis décidé à écouter le dernier album de Godspeed You! Black Emperor (me voilà à apprécier de plus en plus ce nom à mesure que je l’écris et me le dis à moi-même à voix basse). Je me suis alors abrité sous les arcades pendant le premier morceau et je savais déjà que j’irai jusqu’au bout de cet album sans le lâcher (on sent ces choses-là – autant que l’on sent quand un être va avoir de l’importance dans notre vie). Voilà, les gens devant moi sont désormais des pantins portant des histoires sentimentales dans les poches intérieures de leurs parkas. La musique est forte, trop forte: j’augmente encore. Alors que j’arrive rue des Petits-Champs, je suis ivre de cette musique instrumentale, si puissante, si grande. Comme une cathédrale sonique. J’entre dans la Galerie Colbert et tout tourne, tout tourne autour de moi. Mes yeux se distordent, mes oreilles bourdonnent. J’approche du Bougainville (5, rue de la Banque) et je ne peux que m’assoir en terrasse. Difficilement, je laisse apparaître l’une de mes deux oreilles au-dessus du casque au moment où le serveur arrive. « Un whisky, s’il vous plaît ». Je ne bois jamais de whisky. Les titres s’enchaînent et je ne vois plus rien que les gouttes de pluie par lesquelles je suis entré dans une petite église intérieure. La ligne de basse de BABY IN A THUNDERCLOUD grogne comme un animal endormi. Le temps s’est dissous. Sous le choc, je me lève et prends la décision hasardeuse de rentrer chez moi à pied. C’était un soir d’octobre. Et pour que l’illumination se prolonge, j’ai dû écouter cinq fois cet album au nom plus étrange encore que le groupe lui-même. Vous avez mes impressions; je vous laisse le nom de l’album: No Title as of 13 February 2024 28,340 Dead.





