Skip to content

Patrick Eudeline : un dégoût sauvage

Par

Publié le

23 décembre 2024

Partage

Patrick Eudeline n’en a rien à faire de ce que vous pensez de lui. Si l’on peut résumer la vie de ce vieux briscard ce serait ainsi. Alors qu’il a toujours renoncé à écrire ses mémoires (« J’ai toujours trouvé ça prétentieux »), voilà qu’il sort ce qui ressemble plus à des confessions d’un enfant du siècle dernier.
© Benjamin de Diesbach

On y croise pêle-mêle des souvenirs d’enfance, sa relation avec son père, les débuts du punk et… la gare Saint-Lazare. Pour ceux qui ne connaissent pas le zigue, en quelques mots, il fut l’un des premiers punks français, journaliste, écrivain (pas si) maudit. Depuis les années 1970, il traîne sa silhouette, souvent tout de noir vêtue, dans les rédactions parisiennes, jusqu’à celle de L’Incorrect, où il écrivit quelques tribunes, ou encore celle de La Furia, qui lui valut une tentative d’excommunication de la part des vieux rockers nouveaux dévots. Alors, Patrick Eudeline, un punk subversif devenu vieux réac ? Pas si simple !

sont les avant-gardes ?

« Il n’y a plus de modernité », entame-t-il, sans ambages. « Il n’y a plus d’art, plus d’avant-garde, je vois donc difficilement comment aujourd’hui il serait possible d’être dans la modernité. Quant à dire de moi que je suis réactionnaire ou conservateur, ce qui signifie un dégoût sauvage de ce qu’est en train de devenir le monde, et principalement le monde qui m’est cher, c’est-à-dire l’Occident ? Oui ». Les mots sont lâchés : malgré son retour en grâce médiatique, Patrick Eudeline ne compte pas faire profil bas. La modernité, oui, mais pas n’importe laquelle. « Les mods étaient des modernistes. La modernité était liée à une logique qui a aujourd’hui disparu, on croyait que le monde allait vers un idéal. Les trente glorieuses étaient un long chemin vers la libération, celle des femmes, de plein de choses. Aujourd’hui, je ne vois pas ce que l’on peut qualifier de « modernité », même dans l’art. La peinture bloque depuis cinquante ans sur le conceptuel. La musique dite classique n’a rien vu depuis Boulez. Seule la littérature est un peu épargnée, car la littérature est une voix : il reste encore des gens impertinents qui ont des choses à dire. Mais si l’on parle de forme, où sont les avant-gardes ? Et c’est un constat optique ».

« Le punk a été une réaction, une volonté d’exister, le dernier râle avant la fin. »

Patrick Eudeline

Standardisation de lart

Et si d’aucuns pouvaient arguer que ce serait aujourd’hui les mouvements queers qui représenteraient la nouvelle modernité, Eudeline nous rappelle que cette esthétique n’a rien de neuf, sauf sa dimension politique et geignarde. « C’est très intéressant, car symptomatique. J’ai été très marqué par ce que l’on appelait le rock décadent, le glam rock. Toutes les histoires de transsexualité, d’homosexualité, étaient déjà là. Voir la caricature que c’est devenu… De nos jours, on veut que tout soit réhabilité, mainstream. On parle de culture pop, on met tout sur le même plan, et maintenant, le Japon, ce n’est plus Mishima, c’est les Pokémons ! Et désolé, mais les Pokémons et Mishima, ce n’est pas vraiment pareil. » Et si la modernité est aux abonnés absents, serait-ce depuis la mort de la foi dans le progrès ? « Il n’y a plus de progrès. Les nouveautés, comme l’intelligence artificielle, ou, à l’époque, Internet, ne rendent pas les gens plus intelligents. C’est la première fois que le QI mondial moyen baisse. Il va y avoir une standardisation de l’art. Que ça aide les gens à faire leur comptabilité, je m’en fous, mais il y aura des effets pervers terribles ».

Nostalgie sensible

On le voit, pour Eudeline, le futur ne s’annonce guère brillant. Raison de plus pour désormais se replonger dans ses « souvenirs », sans toutefois voguer vers l’écueil de l’autobiographie complaisante qui ne sert qu’à flatter son propre égo. « Le jour où j’ai rencontré Mick Jagger, le name-dropping, tout ça, on s’en fout. Je n’ai pas envie de raconter comment j’ai signé dans les journaux, ou comment mon groupe de rock est né ». À la place, l’écrivain évoque les tenues de cow-boys avec lesquels il jouait lorsqu’il était petit, sa découverte du style, qui deviendra une obsession qui ne le quittera pas (vous ne le verrez jamais avec une paire de Ray-Ban manufacturée après 1973, c’est pour lui un point d’honneur), la musique et les émois qui vont avec, les jeunes filles de lycée catholique qui relevaient leurs jupes pour en faire des mini et fricoter avec les loubards. Des souvenirs qui fleurent bon un passé définitivement perdu, mais pas la naphtaline. « Quand je raconte l’histoire des Halles, ou de la Gare Saint-Lazare, ce n’est pas en relation direct avec ma vie, mais ce sont des choses que j’avais envie de raconter. À un moment, cela m’a paru évident de faire un livre de souvenirs ».

Lire aussi : Patrick Eudeline : « Le rap a tout emporté »

Fin du style

Nous avons évoqué les cow-boys et les Indiens : si ces jeux enfantins peuvent sembler anecdotiques, leur importance pour notre écrivain pessimiste est hautement symbolique. « J’ai grandi avec la mythologie des tribus indiennes. De nos jours, ce serait plutôt la Corée (du Sud). Je pense qu’il y a un désamour pour l’Amérique qui a une signification ». De même, un des marqueurs de délitement de notre civilisation, outre l’effacement de la figure tutélaire de John Wayne, serait pour l’auteur son architecture et son graphisme. « Quand tu vois la tronche d’un paquet de cigarette d’aujourd’hui, quand tu vois la tronche des nouveaux immeubles, c’est le même phénomène : tout est laid. De Guimard au Bauhaus, et même dans ce que je n’aime pas, comme Le Corbusier, il y avait une volonté esthétique, de beauté. Il y avait du style. De nos jours, il n’y a plus de style, plus d’école, plus de beauté. Même le look des flics ! Un flic se doit d’avoir un bel uniforme, et d’avoir de l’autorité. On voit la différence entre le motard américain et le policier français habillé en éboueur ! Cette espèce de blouson à la con, ce pantalon informe ! Toutes les évolutions de la garde-robe masculine viennent des uniformes. Le trench-coat, les bottes, les redingotes… c’est un marqueur, comme le reste ! »

Un morceau dadieu pour lEurope

Mais donc : si tout était mieux avant, c’était quand, cet avant ? Pour certains, cela pourrait être la Renaissance ou le Moyen Âge. Mais Patrick Eudeline a une autre réponse, qu’il a accepté de partager avec L’Incorrect : « Avant 1979. Il y a eu une perte de souffle juste avant le punk rock, vers 1975. On sentait bien que ça se tassait. Le punk a été une réaction, une volonté d’exister, le dernier râle avant la fin. Dès 1978, le punk était mort. Si on doit choisir un moment pour définir la fin, j’aimerais parler d’un morceau qui me tient beaucoup à cœur, “Airport”, par The Motors : c’est le dernier grand morceau pop, symphonique, magique, un sommet, le morceau d’adieu. Après, bien sûr, il y a des gens qui ont fait encore des trucs bien. J’ai beaucoup de respect pour Nick Cave, pour Tom Waits, mais pour moi, c’était fini. J’ai du mal à trouver quelque chose qui me fasse me relever la nuit. » Grâce à L’Incorrect et Eudeline, chers lecteurs, vous saurez donc quoi écouter avant la fin du monde !


PERDU POUR LA FRANCE, Patrick Eudeline, Séguier, 208 p., 21 €

L’auteur, dont toute l’œuvre est truffée de références autobiographiques, se livre pour la première fois dans une déclaration d’amour au monde d’antan. Un monde aux effluves de jeux de l’enfance, un monde où la France découvre, ensommeillée, la « pop music ». Puis vient le punk, la rébellion contre l’ordre établi, mais aussi contre un « rock » (ne parlez pas de rock à Eudeline, ce terme l’agace) qui s’est empâté et engoncé dans un académisme soporifique. Mais au détour des souvenirs, on retrouve aussi l’histoire des Halles, de la Gare Saint-Lazare, à la façade si belle, transformée en son intérieur en temple dédié à Mammon, javélisé. Pour Patrick Eudeline, le futur a trahi. Reste des souvenirs d’une vitalité d’autant plus intense. Alain Blanville


EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest