Philosophe, membre de L’Institut et spécialiste entre autres choses de l’islam, Rémi Brague vient de publier La Morale remise à sa place (Gallimard).
Êtes-vous Charlie ?
Non, merci, sans façons. D’abord parce que cette revue est vulgaire et n’a aucun intérêt. Ce qui n’est évidemment pas une raison pour en tuer les rédacteurs et dessinateurs, mais une excellente raison pour ne pas l’acheter. Ensuite, dire «je suis X», au sens de la déclaration qui a mis ce genre de formule à la mode, le «Ich bin ein Berliner» de Kennedy, me semble un peu facile. Se solidariser avec les victimes d’une injustice, voire d’un crime, est quelque chose de tout à fait louable. Le clamer dans une manifestation est également honorable. De même, les marches blanches, les fleurs, les bougies allumées, etc. Cela fait comprendre que ceux qui sont menacés ne sont pas une catégorie particulière, mais que c’est l’ensemble de la communauté nationale qui se sent en danger et tenue de réagir. Mais il ne faut pas en rester là. Il vaut mieux identifier les causes du problème avec le plus de précision possible, et les traiter de la façon la plus résolue.
La rédaction de Charlie Hebdo et leurs soutiens revendiquent le droit au blasphème au nom de l’esprit français. Qu’en pensez-vous ?
Définir le blasphème n’est pas chose aisée. En rigueur de termes, et selon l’étymologie, il s’agit de pratiques verbales: dire du mal, calomnier, insulter, maudire, etc. C’est par extension qu’on l’applique à des gestes, à ce que l’on fait ou s’abstient de faire. Et d’ailleurs, utiliser ce vocabulaire, c’est se placer sur le terrain de ceux qui nous attaquent. Il y a depuis longtemps des lois contre la diffamation, laquelle ne peut viser que des personnes. Et non des choses, comme des idées ou des croyances. Les personnes dont il s’agit sont des personnes humaines, les seules sur lesquelles des législateurs humains ont prise, alors que le blasphème cherche à atteindre Dieu. Dire en quoi consisterait un droit au blasphème serait encore moins facile, si l’on veut dire avec précision ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. Quant à l’«esprit français», j’aimerais qu’il consiste en d’autres choses que des gauloiseries, ou des tentatives pour poser au héros de la liberté de penser. Penser est une activité difficile, et rare. Elle demande des efforts. Je ne suis pas sûr que les activités d’une publication satirique relèvent de la pensée.
« Je préférerais que la laïcité fût pratiquée dans les écoles plutôt qu’enseignée. L’enseignement de ce genre de notion tourne facilement à l’endoctrinement »
Rémi Brague
Les débats autour de Charlie Hebdo opposent ceux pour qui l’on doit pouvoir tout dire, à ceux qui prônent une discrétion sur le fait religieux pour ne pas offenser. N’est-ce pas là l’ambivalence de la laïcité à la française qui est en jeu ?
Ce qu’est la laïcité à la française n’est pas facile à définir. D’autant moins que l’expression est au fond tautologique, puisque la «laïcité», mot intraduisible, n’existe pas autrement qu’accommodée à la sauce française. Philippe Raynaud y est arrivé pour une grande partie, en mettant en relief l’histoire sinueuse de la notion et de son application pratique, au gré des changements d’ambiance dans le contexte social. Je me demande parfois si le charme de la laïcité à la française ne tient pas justement à son ambiguïté: dans cette auberge espagnole, chacun peut apporter ce qu’il veut et, donc, y trouver aussi, comme par hasard, ce qu’il voudra en tirer.
Pour les dix ans de l’attentat contre Charlie Hebdo, Valérie Pécresse lance un livret de caricatures pour les lycéens sans « Mahomet, Jésus ou le pape ». La laïcité doit-elle être enseignée à l’école, et son enseignement passe-t-il par le fait de montrer des caricatures ?
Je n’ai pas eu ce livret entre les mains et ne puis donc en dire quoi que ce soit de pertinent, encore moins me déclarer pour ou contre. En tout cas, je préférerais que la laïcité fût pratiquée dans les écoles plutôt qu’enseignée. L’enseignement de ce genre de notion tourne facilement à l’endoctrinement, lequel peut braquer ceux qui en sont les objets et produire l’effet inverse. Quant aux caricatures, il me semble clair qu’elles ne peuvent produire de l’effet que sur la sensibilité la plus immédiate. Une image, si réussie qu’en soit le graphisme, si juste qu’elle atteigne sa cible, n’est pas un argument. Elle peut faire rire, se lamenter, s’indigner, mais jamais comprendre – le contraire du slogan de Spinoza. Un argument, à l’inverse, fait réfléchir. Un exemple: un dessin qui représente Mahomet en train de choser la petite Aïcha (une certaine presse, dont Charlie, raffole de scènes de ce genre particulièrement élégant et délicat) est une chose; se demander quelle est la valeur historique des récits sur le prophète de l’islam que l’on lit dans sa plus ancienne biographie officielle, la Sira, ou que l’on peut tirer des déclarations que lui attribuent les recueils de hadiths, en est une autre, fort différente. De même quand on montre qu’il est impossible que le texte du Coran ait été composé tout entier avant la mort de Mahomet, que la tradition fixe en 632, et tout entier dans le Hedjaz. On s’adresse alors à un autre public, ou au moins à un tout autre niveau intellectuel. Dans le premier cas, on peut soit s’esclaffer d’un rire gras, soit au contraire crier au scandale. Dans le second, il faudra faire le long détour par la philologie, l’histoire, l’ethnologie, etc.
Le christianisme s’est accoutumé à la critique en Occident. Historiquement, quelles sont les expériences de l’islam face à la critique séculière et la caricature ?
Le christianisme a mis du temps à s’accoutumer à la critique. Il a avec elle une histoire longue et contrastée. Elle a commencé par trois siècles de persécutions par les autorités de l’Empire romain. Celles-ci ne se contentaient pas de critiques verbales, qui ne manquaient pas, chez Tacite, chez Celse, chez Porphyre, mais prenaient des aspects tout à fait concrets, celui des tortures et des exécutions que durent subir les martyrs. Cela dura jusqu’à ce que Constantin ait en 313 l’intelligence de vouloir capter l’énergie de cette religion qui avait le vent en poupe et dont la répression n’arrêtait pas la croissance. Une fois le christianisme devenu avec Théodose religion officielle de l’État romain (380), la résistance à la foi nouvelle tombait désormais sous le coup de la loi civile. Les derniers païens eurent alors un bœuf sur la langue et durent écrire par allusions, comme le firent des philosophes néoplatoniciens comme Proclus (m. 485) puis, un millénaire plus tard, les «libertins» aux XVIe et XVIIe siècles et les «philosophes» au XVIIIe siècle. Les moqueries que les chrétiens subissent actuellement sous nos climats, et qui ne sont pas grand-chose à côté des persécutions sanglantes qu’ils subissent ailleurs, ravivent en eux la conscience de ce que leur foi a d’intrinsèquement provocateur, voire scandaleux.
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L’histoire de l’islam, telle en tout cas que nous la rapportent les historiens musulmans, est tout autre. Mahomet, avant de passer de La Mecque à Médine, se fit moquer de lui par ses concitoyens, et le Coran rapporte certaines de leurs insultes. Le livre de M. Azaiez les étudie à fond. L’islam n’a que peu connu la persécution physique. Le seul martyr au sens chrétien de ce terme fut l’esclave Bilal, qui d’ailleurs survécut à ses tortures et devint le premier muezzin. Ceux que l’historiographie islamique appelle «martyrs» furent des guerriers qui succombèrent les armes à la main contre les adversaires de Mahomet. D’une critique par l’écrit, l’islam médiéval a quelque expérience. Il a connu des libres-penseurs. Parmi ceux dont les œuvres sont parvenues jusqu’à nous, on peut citer le médecin Razi (Rhazès dans le monde latin), mort en 925. Il avait critiqué l’idée même de prophétie, sur laquelle repose tout l’édifice de l’islam. Pour lui, les prophètes étaient des réincarnations de grands scélérats, qui cherchaient à introduire la division entre les hommes et ainsi à fomenter des massacres. Inutile de rappeler que ses pensées, à la différence de ses œuvres médicales, ne nous sont connues que par les citations qu’en font ceux qui voulaient les réfuter. Ou encore le poète aveugle Ab? ’Al? al-Ma’arr?, mort en 1057, qui semble avoir été un sceptique assez radical.
Le droit islamique connaît le crime de blasphème. Les extrémistes demandaient qu’on le punisse sévèrement. Ainsi Ibn Taymiyya (mort en 1328) écrivit en ce sens un traité qu’il intitula «Le glaive dégainé contre celui qui insulte l’Envoyé». Je mentionne dans mon livre quelques cas de gens qui y ont laissé leur peau.
Peut-on imaginer un jour la caricature possible en islam ?
Je suppose que vous voulez parler de caricatures du Prophète, non de celles qui représenteraient des personnalités profanes comme des politiciens. Il faudrait, pour que cela soit possible, transgresser deux interdictions. D’abord celle de représenter des êtres vivants, et à plus forte raison Mahomet, et ensuite, plus grave encore, celle de s’en moquer. Donc, tout cela reste effectivement dans le domaine de l’imagination.
« On pourrait dire aussi, à l’inverse, que l’islam est un islamisme patient, qui sait attendre que la situation lui soit favorable »
Rémi Brague
Vous nuancez sinon réfutez la distinction entre islam modéré et islamisme. Pourquoi cette distinction reste-t-elle aussi prégnante dans le débat public ?
Non, il y a effectivement une différence. Mais elle me semble être de degré et non de nature. Il y a dans les sources de l’islam (Coran, hadith, biographie de Mahomet) tout ce qu’il faut pour légitimer le comportement de ceux que nous appelons «islamistes» et qui se considèrent eux-mêmes comme de bons musulmans sur le modèle du Prophète, voire comme les seuls vrais musulmans. Encore faut-il aller chercher ces exemples, ce que tous les musulmans ne font pas, heureusement. En effet, le véritable fossé passe entre l’islam comme système de croyances et de pratiques d’une part et d’autre part les gens de chair et d’os qui y adhèrent. D’autant plus que les musulmans connaissent souvent leur religion aussi mal que les chrétiens connaissent la leur – ce qui n’est pas peu dire! J’ai dit ailleurs que ce que nous appelons «islamisme» est un islam pressé, hâtif et de ce fait même maladroit. On pourrait dire aussi, à l’inverse, que l’islam est un islamisme patient, qui sait attendre que la situation lui soit favorable.
À l’exception de Charlie Hebdo, fidèle à leur vocation de «bouffeurs de curés», les progressistes prennent soin de bien choisir leur cible pour éviter des représailles. Sagesse ou soumission ?
Effectivement, les progressistes – je nomme ainsi ceux qui veulent régresser à l’époque antérieure au christianisme – ont leurs cibles préférées. Leur principale tête de Turc est effectivement la religion chrétienne. En l’attaquant, on court moins de risques. Attaquer le judaïsme fait qu’on prête le flanc à une accusation des plus graves: approuver la Shoah, voire souhaiter la reprendre. Attaquer l’islam fait qu’on risque de se faire canarder ou égorger. Comme cela s’est effectivement produit, et à plusieurs reprises, dont justement le massacre de la rédaction de Charlie, on comprend la prudence de certains. Loin de moi de vouloir leur jeter la pierre. Reste que, objectivement, ils font le jeu de ceux des musulmans qui rêvent de réactualiser le système de la dhimma, de la «protection» – au sens où le maffioso «protège» celui qu’il rackette moyennant finances. Dans ce système, qui a été en vigueur jusqu’à une date assez récente, variable selon les pays, les non-musulmans chrétiens ou juifs sont tenus de ne rien dire contre l’islam. Tout se passe comme si bien des gens, chez nous, intériorisaient cette interdiction par ignorance ou lâcheté.





