La légende de Jean Baudrillard repose sur plusieurs malentendus. On l’identifie à la French Theory parce que sa pensée renvoie à des sujets fétiches débattus par Foucault et Deleuze, dont une critique de la représentation et de la continuité historique. Son succès outre-Atlantique en a fait un gourou de la pop culture, qu’on assimile à l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick mais aussi à Karl Marx ou Guy Debord, pour ses punchlines féroces contre le Capital ou sa capacité à distinguer dans le spectacle post-moderne une série de « juxtapositions fatales » qui ont fait le beurre des situationnistes.
Certains de ses détracteurs diront que si Baudrillard est aussi populaire aux États-Unis c’est parce qu’il se comporte en publicitaire, adepte des phrases-choc, notamment dans la série de tribunes qu’il publie dans Libération au début des années 90. Baudrillard se définira lui-même comme un « serial killer de concepts », particulièrement doué dans la formulation de slogans définitifs. Son mantra « Bienvenue dans le désert du réel », est une porte d’entrée vers cette postmodernité où le réel semble se disloquer, entraîné par la numérisation vers un devenir-spectre (ce métavers qui n’en avait pas encore le nom). Un autre slogan tout aussi fameux : « la guerre du Golfe n’a pas eu lieu », visait à critiquer les frappes chirurgicales américaines en Irak.
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Une critique non pas morale mais esthétique, qui culminera dans sa fameuse tribune en réaction au 11 septembre 2001, provoquant un tollé à l’échelle mondiale : « Les évènements ont fini de faire grève », affirmait alors le philosophe, estimant qu’avec le 11 septembre, on passait « enfin » d’un gel de l’histoire à une accélération vers « l’hyper-réel », c’est-à-dire une succession « d’évènements-images » qui tordent définitivement le cou aux notions de causalité et plus encore au désuet « sens de l’histoire »… Une « réalité intégrale » entrevue comme le théâtre d’un crime parfait : celui du réel. Aujourd’hui encore, ces assertions ont quelque chose de provoquant et renouent avec le but premier de la philosophie : une outrance de la pensée qui a été parfois assimilée à une posture, voire à une forme de gnosticisme – cet état de la métaphysique qui consiste à percevoir le monde matériel comme une création mauvaise, corrompue depuis son noyau. C’est oublier que le travail de Baudrillard s’inscrit dans un jeu maïeutique, où l’exercice de style sculpte la pensée.
Sa pensée est d’abord une réaction à Mai 68 et il fut l’un des premiers contempteurs du matérialisme historique de Marx et d’Engels qui dominait alors les universités. En se fondant sur les études de Marcel Mauss ou de Georges Bataille, Baudrillard s’acharne à démontrer que la théorie marxienne n’est absolument pas soluble dans la modernité – il réfute ainsi que l’aliénation moderne soit due à une « simple » privation du prolétariat de ses moyens de production. Selon lui, le capital avait déjà déporté son geste sur d’autres domaines, dont celui de la représentation.
Un crime de lèse-majesté qui lui vaudra des inimitiés, d’autant que son premier essai Le Système des Objets s’intéresse à un domaine en apparence futile : l’aménagement intérieur. Déjà, il y dynamite le processus philosophique et propose une sorte de rêverie sémiotique, estimant que les changements radicaux de civilisation sont avant tout perceptibles dans ce qu’on appellera plus tard la domotique, c’est-à-dire l’esprit des lieux parasité par la technique. Héritier de l’école de Palo Alto, qui seront les premiers à hystériser le discours constructiviste (tout est construction à commencer par ce spectre d’impulsions psycho-sociales qu’on appelle le réel) Baudrillard va théoriser l’émergence d’un monde-simulacre, une réalité alternative qui ne serait non pas un reflet (ce qui présuppose une dichotomie fiction-réalité) mais une instance du réel qui vampiriserait la réalité première, « comme certaines cellules pathogènes cannibalisent des cellules saines ». Baudrillard, prophète d’un réel consumé.





