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William Morris : L’art contre les robots

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Publié le

23 décembre 2024

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Contre les machines et la camelote, William Morris (1834-1896) se fit l’avocat d’une révolution artisanale soucieuse du bien-être des travailleurs et de la beauté du monde.
© Ophélie Lefort

Décembre s’ouvre par la réouverture d’un chef-d’œuvre gothique et finit par le déferlement de plastique sous les sapins – aussi s’agit-il de l’occasion idéale pour relire William Morris, autre géant de l’Angleterre victorienne qui forme comme un triptyque avec Thomas Carlyle (L’Incorrect n° 72) et John Ruskin (n° 80).

Romantique exalté bien qu’issu d’un milieu puritain aisé (sa fortune lui permettra de financer ses activités), Morris étudie la théologie à Oxford, jusqu’à ce qu’une rencontre avec Edward Burne-Jones le détourne de l’état clérical – il perdra bientôt la foi. Les deux hommes partent à la découverte des cathédrales gothiques du nord de la France, et voilà Morris qui se lance dans l’architecture, devenant l’élève de George Edmund Street, figure du renouveau gothique. Mais très proche de la Confrérie préraphaélite (Burne-Jones s’est placé sous le patronage de Rossetti), il s’essaye ensuite à la peinture, puis s’essayera encore à la littérature, rédigeant des poésies (voir les 40 000 vers de The Earthly Paradise), des histoires fantastiques et des traductions (allant de L’Odyssée à plusieurs sagas islandaises).

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Mais la vocation de l’infatigable Morris est ailleurs : c’est l’artisanat d’exception. En 1861, il lance une entreprise à grand succès qui propose arts décoratifs et ameublements faits main de grande qualité. Morris y conçoit, dessine, fabrique des choses aussi diverses que des tapisseries, vitraux, tissus, tentures, papiers peints ou meubles, qu’il vend en direct. Autant que possible, il se plonge dans les livres et interroge de vieux artisans pour ressusciter les techniques anciennes. Le mouvement Arts and Crafts est bientôt lancé, avec pour objectif de rapprocher artisanat et beaux-arts, afin que le beau se répande partout, y compris dans les objets du quotidien (précurseur en cela du design). En réponse à l’industrialisme triomphant, qui produit de la camelote en série en plus d’aliéner les travailleurs, des communautés conviviales d’artisans sont créées à la campagne, avec école et théâtre. Après s’être un temps consacré à la sauvegarde du patrimoine bâti, Morris entre en politique et fonde la Socialist League en 1885, dont il sera le délégué à Paris au congrès de la IIe Internationale. Mais débarqué quatre ans plus tard, ce génial touche-à-tout finit typographe et éditeur, fondant la Kelmscott Press qui publie des ouvrages richement enluminés.

Entre l’art et le régime commercial, pour le bonheur des hommes et la beauté du monde, il faut choisir

Des mille vies de William Morris, il en reste une : celle de conférencier populaire, en témoigne la traduction d’Art, bien-être et richesse, qui réunit trois de la centaine de conférences qu’il a rédigées et dans lesquelles il développe une philosophie du travail qui attaque le régime industriel par ses versants esthétique et social. Avec Carlyle, il dénonce l’ère mécanique et le culte de l’argent, et se prend à rebours de passion pour le Moyen Âge. Ainsi fait-il l’éloge des guildes : l’artisan d’alors était un homme libre, disposant avec intelligence et créativité de son temps et de ses outils : « Tout ce qui était fabriqué au Moyen Âge était beau, et la beauté constituait une partie essentielle de ce qui était produit par la main de l’homme. » Hélas, le capitalisme a désintégré les rapports intimes entre art et travail, jusqu’à accoucher de l’ère industrielle, avec sa division du travail, sa concurrence, ses robots, ses ersatz et ses profits : « Le travailleur est soit lui-même une machine, soit l’esclave d’une machine. Son travail est dénué de tout art ; quant à sa vie en dehors du travail, il ne dispose ni de l’argent, ni du loisir ou de l’éducation qui lui donneraient accès à l’art. » Les arts populaires ont disparu ; la laideur se montre partout. Socialiste pré-écologiste, lecteur de Marx sans être marxiste (il s’oppose au productivisme, pense une révolution artisanale joyeuse et croit aux petites unités), partageant avec Ruskin « le même goût pour la beauté gothique, la même conception du travail, la même vision idyllique du passé », il considère que le travail doit permettre à l’ouvrier de s’épanouir, et que la beauté est le reflet du plaisir éprouvé par le travailleur à son ouvrage. « L’art a pour but de rendre le travail de l’homme réjouissant et son repos fructueux. L’art véritable est donc un pur bienfait pour l’espèce humaine. » Entre l’art et le régime commercial, pour le bonheur des hommes et la beauté du monde, il faut choisir.


ART, BIEN-ÊTRE ET RICHESSE, WILLIAM MORRIS, Rivages, 128 p., 8,20 €

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