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Chantal Delsol : Charlie Hebdo, une double défaite

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Publié le

8 janvier 2025

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Pour la philosophe, l’attentat contre Charlie Hebdo est une défaite de la civilisation contre le terrorisme qui la frappe à son talon d’Achille, mais aussi une défaite de la morale commune qui nous défend d’injurier le dieu des autres. Entretien.
© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

Chantal Delsol est philosophe et membre de l’Institut. Son nouvel essai L’Insurrection des particularités (Le Cerf) paraît en ce mois de janvier.


Il y a dix ans, les Français marchaient dans les rues en déclarant «Je suis Charlie». Le sont-ils encore aujourd’hui ?

En tout cas, il me semble que si c’était à refaire, les mêmes seraient prêts à recommencer. Au moins si les circonstances étaient analogues. Il faut préciser que cet élan de solidarité était dû à deux facteurs corrélés : la volonté de pouvoir injurier une religion, et le fait que les victimes étaient les rédacteurs d’un journal de gauche. Si tout le comité de rédaction de L’Incorrect se faisait assassiner pour avoir publié des caricatures de Mahomet, je ne pense pas que les foules descendraient dans la rue pour crier « Je suis L’Incorrect » !

À l’exception de Charlie Hebdo, pas un média n’a publié – et il est probable qu’aucun ne publiera plus – une caricature de Mahomet par crainte d’une fatwa. Est-ce une défaite ?

C’est la démonstration d’un rapport de force gagné par l’islamisme. Celui-ci se trouve dans un rapport du faible au fort et par conséquent, il déploie les moyens les plus dégoûtants, parce que sa haine ne dispose pas de véritables forces. Quand on utilise ce genre de moyens, on est facilement triomphant parce qu’il s’agit de procédés d’effroi, hors les lois et hors la morale commune. Il est très difficile de lutter contre, parce que le faible complexé, incapable de gagner, dispose ainsi d’une forte capacité de nuisance. Cette situation se rencontre à tous les étages. C’est par exemple l’histoire de la jeune sœur jetant au feu le manuscrit de son aînée qui la complexe et la diminue, dans le roman Les Quatre Filles du docteur March. Une religion qui lance des fatwas, c’est-à-dire incite n’importe qui à aller tuer une personne désignée, n’importe où et à tout moment, se trouve pratiquement toute-puissante au sein d’une société civilisée où l’on respecte les lois et coutumes de la tolérance. En se plaçant délibérément en dehors de la civilisation, en se plaçant sous la loi de la jungle au sein même de la société civilisée, elle place celle-ci du même coup sous son joug. C’est pourquoi le terrorisme est si dangereux pour nous. Et en effet, le terrorisme, c’est une défaite de la civilisation, qui la frappe au talon d’Achille. Mettez un gentleman et une brute dans un champ de lutte, la brute va taper et le gentleman s’excuser, mais si le gentleman excédé se met à taper, alors il devient brute lui-même. Tragédie cornélienne.

« Ce n’est pas parce qu’on risque sa vie qu’on est admirable, c’est pour quelles raisons on le fait »

Chantal Delsol

Dix après l’effroi, comment jugez-vous la réponse politique, médiatique et intellectuelle ?

Pour la raison que je viens de citer, nos sociétés ont beaucoup de difficultés à répondre à ces actes, qui ne se situent pas dans leur champ d’existence, en quelque sorte. Reprenez l’histoire de la jeune sœur du roman : la sœur aînée arrive et s’aperçoit que sa jeune sœur a brûlé les feuillets uniques de son roman, qu’elle écrit dans le secret depuis si longtemps – que peut-elle faire ? Elle ne va pas se venger, et d’ailleurs comment le pourrait-elle ? Pour la jeune sœur, rien ne revêt l’importance que peut avoir le roman pour la sœur aînée. Après l’assassinat de Samuel Paty, que pouvons-nous faire ? Le prix que nous attachons à toute vie humaine n’a pas de sens pour un islamiste, qui pense que la vie d’un homme n’a pas d’importance puisqu’il se trouve dans un schéma contraire. Bien sûr, nous mettons des terroristes en prison. Mais on ne peut guère répondre à de tels actes. On pourrait, déjà, les priver en prison de leurs téléphones portables grâce auxquels, si j’ai bien compris, ils préparent du dedans les prochains attentats.

La loi nous permet-elle de tout dire ?

Il est normal, je trouve, dans une société civilisée, qu’il ne soit pas permis de tout dire. L’éloge du terrorisme est interdit (du moins en principe) et je trouve cela normal. Cependant, ce qu’il est interdit de dire varie avec les époques, avec les changements de règles morales. Il y a un siècle, on n’avait pas le droit dans les sociétés occidentales chrétiennes, de faire l’éloge de l’homosexualité, et Proust, qui connaissait bien la question, disait avec finesse que dans une réunion mondaine, les homosexuels comme les dieux de l’Olympe jetés incognito dans un milieu humain, se repéraient entre eux au simple regard, parce qu’ils n’avaient pas le droit de se dire. Aujourd’hui, on n’aura pas le droit de mal juger le courant LGBT. Question d’époque. Ainsi, les conservateurs ou les chrétiens, qui se plaignent du politiquement correct ou de ce que la loi ne leur permet pas de dire, pèchent par provincialisme : ils ne voient pas que pendant les siècles passés, leur morale qui avait pignon sur rue imposait d’autres interdits.

Comment juguler le droit par la morale quand il n’existe plus de morale commune ?

Mais il existe une morale commune?! En tout cas une morale majoritaire : celle du care, de l’humanitarisme (morale chrétienne sans la transcendance et mâtinée de morale inclusive). Quand vous regardez le procès Pélicot, vous voyez bien à quel point les sociétés occidentales entières veulent lutter contre le viol, et il en est ainsi par exemple pour la pédophilie. Personne ne peut dire que nous n’avons plus de morale. Elle est différente de celle précédente, c’est tout.

Peut-on tout dire au nom de la liberté dans un monde sans frontière, où les civilisations s’entrechoquent constamment sur la tectonique des plaques numériques ? Le dessin de presse ou l’humour en général doivent-ils se responsabiliser et s’autocensurer à l’heure du mondialisme ?

Encore une fois : on ne peut pas tout dire… Mais à propos du dessin de presse et de l’humour en général?: je crois pour ma part que même si nous tenons à la liberté d’expression dans un pays libre et démocratique, la simple morale commune nous défend d’injurier le dieu des autres, la patrie des autres, la mère des autres. C’est aussi simple que cela. Bien sûr, Charlie et compagnie ont absolument le droit de dessiner un Mahomet dans toutes les postures, et ce droit m’est cher. Mais pour moi il y a, au-dessus de ce droit, une morale commune qui nous interdit d’injurier le dieu des musulmans, et nous impose de le respecter. Les journalistes de Charlie sont des victimes qu’il faut défendre, mais ils sont aussi, pour moi, des voyous qui ne respectent rien.

Lire aussi : Rémi Brague : « L’islamisme est un islam pressé »

La rédaction de Charlie Hebdo a refusé de céder à la menace avant les attentats et a continué après : sont-ils des héros de la liberté ?

Il y a une manière d’être un héros-voyou, celui qui nargue au mépris de sa propre vie. Cela ne me fait pas frémir d’admiration. Ce n’est pas parce qu’on risque sa vie qu’on est admirable, c’est pour quelles raisons on le fait. Je les plains d’être aussi bouchés, je ne les admire pas.

Dans un monde où l’émotion et le ressenti gouvernent, Charlie Hebdo et son refus de la caricature sélective (religions, GPA, Gisèle Pélicot, néo-féministes…), contrairement à d’autres, ne sont-ils pas une soupape nécessaire ?

Je ne pense pas que ce soit une soupape, c’est juste le signe que les principes moraux ont changé, on peut se moquer à satiété des religions mais on ne se moque plus de ce qui est désormais sacré.

Le problème finalement n’est-il pas la rencontre de deux civilisations que tout oppose ?

De deux morales oui, dans la même civilisation qui a évolué très rapidement, mais qui est toujours la même, en tout cas bien semblable à elle-même face aux autres civilisations mondiales.

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