Le roman russe, plus que le roman français, a médité sur le sens de la vie, la métaphysique, la morale, si bien que les grands écrivains russes, de Gogol à Dostoïevski, de Tolstoï à Grossman, par le biais de leurs personnages, précèdent ou défient la pensée des philosophes. Pour supérieurs que soient Balzac, Stendhal, Flaubert ou Proust, ils explorent la condition humaine, sans se fracasser plus que ça aux tourments de la morale. Bernanos et Camus, en ce sens, sont plus russes que français. J’ignore si on a déjà relevé que Tolstoï, dans Résurrection, soutient, presque soixante-dix ans avant Hannah Arendt, la thèse de la banalité du mal (nuancée et corrigée). Confronté au monde perdu des prisonniers et des directeurs de pénitencier, à l’univers de la justice, des gardiens, le personnage de Nekhlioudov s’interroge sur leur indifférence à la vraie justice. Voici le résultat de sa méditation : » Cela s’est fait, pensait Nekhlioudov, parce que tous, directeur, gouverneur, officier de paix, sergents de ville estiment qu’il y a des situations dans lesquelles une attitude humaine dans les rapports directs avec les hommes n’est pas obligatoire. Mais tous ces gens […] s’ils n’étaient pas gouverneur, directeur, officier, auraient pensé vingt fois au moins : est-il possible d’envoyer ces hommes par une telle chaleur et en une telle masse ? Vingt fois en cours de route, ils se seraient arrêtés et, remarquant qu’un homme s’affaiblissait et s’essoufflait, l’auraient fait sortir des rangs et conduit, à l’ombre, lui auraient donné de l’eau, l’auraient laissé se reposer; enfin, lorsque le malheur se serait produit, ils auraient montré de la compassion. » Et pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? se demande Nekhlioudov. Parce qu’ils plaçaient « leur fonction au-dessus des devoirs d’humanité », « uniquement parce qu’ils servaient comme des fonctionnaires ».
Le diable avait assoupi la conscience de ce fonctionnaire, en l’asservissant à l’État
Tolstoï n’écrit pas que ces hommes sans pitié sont des monstres, il observe qu’ils sont, provisoirement amoraux, de par leur fonction dans la machine de l’État. Cet assoupissement moral fonctionne comme l’assoupissement surnaturel dont Pascal nous entretient, mais il diffère de cet assoupissement octroyé par Dieu (pour oublier notre mort prochaine), en ce que cet assoupissement, si jamais un dieu nous l’envoie, ne peut être qu’un assoupissement satanique. On a reproché à Arendt d’avoir banalisé le Mal, en constatant qu’Eichmann, simple rouage d’une structure étatique, n’était qu’un exécutant, sans idées, sans profondeur, sans être le diable. Mais le diable n’agit pas en personne, il n’est pas si sot, il délègue son pouvoir maléfique ! Il endort les consciences. Comment les endort-il ? En les intégrant dans un système bureaucratique, prétendument supérieur, dont l’unique loi morale est l’obéissance. Débarrassé de toute compassion, chaque individu s’épanouit dans la servitude, et plus il se soumet, et plus il se croit grand. Tuer devient un acte moral puisque le parti, l’État, vous l’ont ordonné. L’unique moyen d’échapper au Mal est de rester éveillé, pas au sens des éveillés d’aujourd’hui, mais au sens du refus d’appartenir totalement à un parti, à une fonction, à une patrie, à un clan. Trahir, en quelque sorte, le collectif quand il tourne le dos à la bonté.
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Je me souviens d’une conférence, à l’IUFM, où un inspecteur avait soutenu qu’il avait dû révoquer (ou mal noté, je ne sais plus), un professeur qui, par de singulières méthodes, pourtant, arrivait à transmettre le goût de la lecture à ses élèves. Cet inspecteur regrettait la condamnation, mais il lui était impossible, disait-il, d’adouber un professeur ne respectant pas les pratiques ministérielles. Le diable avait assoupi la conscience de ce fonctionnaire, en l’asservissant à l’État. Pour dérisoire que soit cette faute, elle témoigne de la présence, à chaque moment de notre vie, du Mal (ou du diable).
Un autre grand écrivain russe, Vassili Grossman, a devancé les idées d’Arendt. Dans Vie et Destin, il écrit : « Le fascisme a rejeté le concept d’individu, le concept d’homme et opère par masses énormes […] Mais quand l’homme doué de raison et de bonté est vainqueur, le fascisme périt et les êtres soumis redeviennent des hommes. » L’individu est l’objet de la littérature, c’est pourquoi le mépris dans laquelle on la tient n’a pas d’autre raison qu’un assoupissement satanique.





