C’est le déguisement que l’on voit sur les épaules de presque tous les dirigeants du monde moderne, qu’ils soient politiques ou non. Un costume sombre uni, une chemise blanche, une cravate unie, des chaussures noires. C’est tout ? Oui, c’est tout. Une telle sobriété, d’ailleurs pas toujours très heureuse, confine à l’absurde. C’est encore pire que le costume de la République, dont nous avons déjà parlé. Les politiciens français, avec leurs accoutrements trop petits et leurs chaussures en plastique pointues, sont cheap et étriqués. Les porteurs du « power suit », eux, peuvent avoir des costumes de bonne coupe : il paraît que le tailleur de la Maison-Blanche, qui habille tous les présidents, est français, et il s’en tire d’ailleurs plutôt bien.
Pourquoi les gens sont-ils aimables avec le prince Charles, pourquoi ont-ils de la sympathie pour Bernard Cazeneuve ou de la tendresse pour Georges Pompidou ?
Qu’est-ce qu’un « power suit » ? C’est l’armure de ceux qui exercent le pouvoir. C’est un costume inhumain, fonctionnel, dans lequel rien n’est accessible, surtout pas son porteur. C’est d’ailleurs cela, le but : ne pas prêter le flanc à la critique, ne pas prendre de parti, s’habiller en uniforme. Allons plus loin : c’est une armure lisse. Car il peut exceptionnellement y avoir, non seulement une belle coupe, mais aussi de l’originalité, dans l’uniforme du pouvoir. Voyez Gordon Gekko, sapeur flamboyant des années Reagan dans Wall Street, avec ses chemises à rayures horizontales ou à col blanc. Il affirme son écrasante personnalité dans des fringues qui lui ressemblent – mais toutes ces matières sont lisses, sans histoire. Tout paraît neuf, rien ne semble, malgré des choix audacieux, lui appartenir. On ne verrait pas Donald Trump porter des chaussures en daim, Sarkozy une vieille veste en tweed, Macron un « costume en flanelle légèrement poché, celui des pauvres de race », comme dit Desproges dans Des Femmes qui tombent, son unique roman. Tout cela serait par trop personnel, c’est-à-dire original et imparfait. Le « power suit » est peut-être, pour ces grands enfants, le cataplasme des insécurités fondamentales.
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Contrairement à ce que disent tous les cons, qui voient dans la sape un signe de futilité, de snobisme ou de vanité, il n’y a pas plus humble et sympathique que de s’habiller comme on est, comme on veut, un peu comme une base de discussion. Pourquoi les gens sont-ils aimables avec le prince Charles, pourquoi ont-ils de la sympathie pour Bernard Cazeneuve ou de la tendresse pour Georges Pompidou ? Parce qu’ils ont – ou avaient – la politesse de bien s’habiller pour les autres et la sincérité de ne pas se planquer derrière des costumes de chef, impersonnels et glaçants. Le costume comme base tacite de discussion avec autrui, c’est évident, mais on n’y pense plus.
Jeunes ambitieux ou vieilles gloires, habillez-vous comme des puissants si vous voulez. Avec l’âge ou la sagesse, quand vous sortirez de la roue du hamster, vous vous habillerez comme des hommes.
(À suivre…)





