À LIRE : ANTIMODERNE MALGRÉ LUI
LA MODERNITÉ À CONTRE-COURANT, ALAIN FINKIELKRAUT, Bouquins, 1 152 p., 32€
Alain Finkielkraut fait son entrée dans la célèbre collection Bouquins, et c’est parfaitement mérité pour l’un des plus excellents penseurs de ce dernier demi-siècle. Outre deux essais (Nous autres modernes et L’Humanité perdue), La Modernité à contre-courant compile plusieurs livres d’entretiens, complétés par une sélection d’articles de presse, le tout s’étalant du milieu des années 1990 à 2023. C’est donc une pensée doublement en actes que nous donne à redécouvrir ce parcours de lecture, une pensée passée à l’épreuve des méditations que fait naître le temps long, et de la confrontation avec des interlocuteurs de registres fort divers : l’adversité du philosophe communiste Alain Badiou (dont la négation du péril islamiste dans leur échange de 2010 fait rétrospectivement froid dans le dos tant elle paraît niaise), l’amitié tendre mais contrariée d’Élisabeth de Fontenay ou l’admiration de son disciple québécois Antoine Robitaille. En témoigne son émission « Répliques » depuis 1985, Finkie incarne à merveille les vertus de la disputatio bien comprise, à l’envers de ses parodies démocratiques : « J’ai besoin d’être provoqué, défié, contesté pour ne pas m’endormir. »
Ce qui frappe à la lecture, au gré des registres discursifs et affectifs, c’est la grande continuité et sûreté de ses positions, depuis qu’il a quitté ses habits soixante-huitards (il confie être passé « d’un Printemps à l’autre : du lyrisme au scepticisme, de la radicalité à la prudence, de pathos de l’émancipation totale à la défense passionnée de la culture qui m’a mis au monde »). Finkielkraut est un penseur élégant, modeste et extrêmement scrupuleux, qui semble en perpétuelle conversation avec ses lectures, en plus d’être un prosateur raffiné, qui mêle poésie de la langue et vrai sens suggestif. Ses critiques virtuoses de la figure du « moderne », de cette fascination puérile et satisfaite pour le mouvement, critiques exécutées en vertu de ce passé si riche et pourtant si fragile, en font – quoique et puisqu’il s’en défend – un antimoderne malgré lui. Rémi Carlu

À FUIR : PINCE-MI ET PINCE-MOI SONT SUR UN BATEAU
POP FASCISME, MAXIME MACÉ & PIERRE PLOTTU, Divergences, 180 p., 15 €
Dans Pop Fascisme, nos chers amis Macé et Plottu, journalistes à Libération, partent en croisade contre cette extrême droite qui aurait « gagné le combat culturel ». Le fameux gramscisme de droite, brandi d’un côté comme de l’autre pour briller en société, mais que personne n’a jamais vraiment expliqué. Et surtout pas Macé et Plottu qui semblent avoir séché les cours de philo, préférant les TD « dénonciation ». Ainsi énumèrent-ils tous les fâcheux qui cumulent les « vues » sur YouTube au nez et à la barbe de Konbini, dénonçant, sous les oripeaux cool de l’influenceur, la peste brune en marche. Ce qui est touchant chez cette gauche qui dénonce les complotistes, c’est qu’elle utilise les mêmes « biaiscausaux » : ainsi, il leur est impossible d’estimer que si cette nouvelle vague d’influenceurs a rencontré du succès, c’est peut-être parce que le monde n’est pas naturellement à gauche.
À voir la façon dont ils semblent surpris par le fait que l’extrême droite peut, comme la gauche, citer des produits culturels, notamment la pop culture, on se demande vraiment s’ils ne sont pas complètement idiots. Comme s’il était impensable, pour un journaliste de gauche, qu’un « fasciste » puisse avoir des goûts éclectiques, aimer Matrix ou écouter du rap. Non, pour Macé et Plottu, Papacito et Obertone sont les fruits d’un système pensant et agissant conçu dans les laboratoires du RN pour semer la haine raciale. Suprême preuve de leur aveuglement, les deux ne se rendent même pas compte à quel point ce fameux combat culturel est en réalité le précarré de la gauche depuis à peu près la nuit des temps, et qu’à ce titre, les petites vidéos rigolotes de Papacito ne sont qu’un minuscule retour de bâton. Mais faute de brandir un appareil critique un tant soit peu concret, ils n’hésitent pas à effrayer la ménagère, dénonçant les « agressions » multiples dont seraient victimes les braves journalistes de gauche. C’est presque touchant de voir cette gauche obsolète, fragile de corps et d’idée, blanchir de peur à l’idée qu’elle n’avait peut-être pas raison. Marc Obregon

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PASARAN
UNE ÉTRANGE VICTOIRE, MICHAËL FŒSSEL et ÉTIENNE OLLION, Seuil, 192 p., 19 €
Les librairies débordent de livres de gauche sur l’extrême droite. On en a ouvert un pour voir. Voulant écrire le pendant de L’Étrange Défaite de Marc Bloch (c’est raté), Fœssel et Ollion décryptent les ressorts de l’ » étrange victoire » du RN, fondée sur un brouillage généralisé des repères politiques. L’essai bute sur une contradiction: s’ils démontrent bien que le RN s’est débarrassé de son bagage idéologique en s’approchant du pouvoir, les auteurs s’obstinent à le qualifier d’extrême droite (il défendrait une inégalité irrattrapable, la naissance – mais personne ne propose encore d’abolir le principe de nationalité). Quoi qu’il dise, le RN veut donc renverser la République. Pour le reste, les quelques idées justes (la droite n’a pas gagné la bataille métapolitique des idées, mais infrapolitique du « bon sens ») sont ensevelies sous un amas de préjugés, de raccourcis malhonnêtes, de procès d’intention, de points Godwin et de clins d’œil ridicules (« On a pu découvrir Marine Le Pen dans sa propriété évoquant sa vie personnelle et son amour des chats (on apprendra qu’elle préfère une certaine race »). C’est beau, la science. On en ressort avec la conscience renouvelée que la gauche est d’une intolérance dingue envers tout ce qui n’est pas elle. C’est beau, l’ouverture. Rémi Carlu

L’ÉCOLOGIE CONTRE LA CRÉATION
AGROPHILOSOPHIE, GASPARD KOENIG, L’Observatoire, 336 p., 23 €
Jeune communiste devenu libéral classique puis libertaire décroissant; intellectuel adepte des immersions, aspirant-président retiré dans une chaumière normande: difficile de suivre une boussole qui varie autant que Gaspard Koenig. Dans Agrophilosophie, le néorural réinterprète des maîtres de la pensée occidentale au regard de leur rapport à la terre. Il rappelle que la nature n’a pas de droits mais l’homme des devoirs à son égard, et se la joue Tesson (sans la poésie) en regrettant que la main de l’homme se voie partout. On butine des réflexions intéressantes (repenser le droit de propriété au regard de l’ensemble du vivant) et partage certains de ses vœux : retour à la terre et aux petites unités, solidarités locales en place du capitalisme marchand, rythme de production indexé sur l’ordre éternel des champs. Le problème, c’est que l’édifice philosophique qui fonde cette « écologie de la jouissance » est détestable. Après une relecture grotesque de saint Augustin pour disqualifier tout discours moral, il appelle à contenter nos instincts en tout genre (des « invitations » plutôt que des « tentations »), balaye tout discours sur le « vide des cieux » au profit d’une communion avec l’humus, fait l’éloge du progrès (et vante la « pansexualité ») tout en chantant un semi-ensauvagement. Ou comment faire de l’homme un cochon. RC

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RÉVOLUTION PACIFIQUE
L’ÉTINCELLE BITCOIN, JON BLACK, Éditions Jon Black, 275 p., 24,99 €
Après avoir dédié sa chaîne YouTube à Bitcoin, Jon Black vient de publier un ouvrage original sur le sujet, L’Étincelle Bitcoin, dont la thèse est simple : Bitcoin, inventé en 2009 par Satoshi Nakamoto, est une formidable invention qui va bouleverser l’organisation financière et économique mondiale. Bitcoin a été inventé pour être une monnaie décentralisée à l’ère du numérique, ne nécessitant pas de tiers de confiance. Sa progression en valeur n’est que le reflet de ses qualités comparées aux défauts des monnaies de banques centrales : dévaluables pour financer la dette et soumises à la confiscation. Ce n’est donc pas le prix du Bitcoin qui s’envole, mais plutôt la valeur des monnaies de banque centrale qui s’écroule. Le livre souligne 21 sujets sur lesquels le Bitcoin va révolutionner l’ordre mondial. L’auteur, volontiers piquant, dans un style pédagogique et documenté, commence par poser le problème, et montre comment Bitcoin vient le résoudre. Bitcoin apparaît ainsi comme la monnaie de la liberté, permettant à ses possesseurs de transporter la valeur dans le temps et dans l’espace, sans risque de dévaluation puisque sa quantité est fixée dans le code(21millions de Bitcoins). Pas étonnant que tout le monde se l’arrache, et que les États commencent à s’y intéresser. Lomig Unger

CHEZ LES ANGLO-SAXONS : L’HISTOIRE AU BANC DES ACCUSÉS
THE WAR AGAINST THE PAST : WHY THE WEST MUST FIGHT FOR ITS HISTORY, FRANKFUREDI, Polity, 272 p., 27€
Sociologue hongrois et professeur émérite à l’Université du Kent, Frank Furedi examine, dans The War Against the Past, le rapport trouble qu’entretient désormais l’Occident avec son histoire. Cet essai érudit met en lumière la longue gestation du rejet du passé que nous vivons actuellement, ainsi que ses conséquences délétères sur la mémoire et l’identité communes. Partant d’une césure originelle selon laquelle le passé serait « inutile » pour comprendre le présent, il est ensuite devenu, dans la conscience collective, un obstacle au progrès, puis une force malveillante et dangereuse dont il faudrait se distancier. Furedi montre avec brio la relation paradoxale que le progressisme contemporain entretient avec l’histoire : il en est à la fois ignorant et obsédé, en voulant constamment la réécrire à la lumière de ses lubies actuelles. En commettant l’erreur de traiter nos prédécesseurs comme nos contemporains, universitaires et militants dénaturent le passé pour en faire une ardoise sur laquelle projeter leurs utopies, un champ de bataille de la guerre des identités. Cette méprise fondamentale sur le rôle du passé comme indispensable contexte dans lequel s’inscrit l’individualité, à la manière d’une chaîne qui relie les générations, nuit particulièrement aux jeunes, qui se trouvent déshérités et abandonnés à leur sort. L’auteur offre un puissant plaidoyer pour se réapproprier l’histoire dans ce qu’elle a de plus noble, préalable indispensable pour refaire civilisation. Matthias Dumas






