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Jérôme Fourquet : déliquescence française

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Publié le

14 janvier 2025

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© Benjamin de Diesbach

Le moderne aime les chiffres et mesure tout – c’est même à ça qu’on le reconnaît. Et pour cause, tout son monde est bâti sur l’empire du chiffre, depuis la construction de l’État, qui doit beaucoup à l’essor des sciences camérales, jusqu’à la démocratisation des sociétés, incarnée au quotidien par les enquêtes d’opinion et sondages, sans parler de l’encodage algorithmique de nos comportements par les nouvelles technologies. Conséquence : il n’est plus désormais un domaine de la vie sociale pour lequel on ne dispose d’une batterie de chiffres.

Profession : maître-sondeur

Les sondeurs ont ainsi pris une place considérable dans le débat public, véritables producteurs de chiffres dont les principaux représentants sont devenus nos intimes, au pied de lettre : nous les connaissons autant qu’ils nous connaissent. Et la star absolue en la matièrese nomme Jérôme Fourquet. Directeur du département « Opinion et stratégies d’entreprise » de l’Institut français d’opinion publique (Ifop), quelques livres au succès mérité aidant (LArchipel français s’est écoulé à 80 000 exemplaires en neuf mois), il est l’une des quelques figures incontournables de l’agora française, à droite comme à gauche, pour la simple et bonne raison qu’il est l’un des meilleurs connaisseurs de nos tectoniques sociales et culturelles. Il mêle le savoir-faire d’un Frédéric LePlay (1806-1882), l’un des premiers grands sociologues de terrain, et d’un André Siegfried (1875-1959), maître dont il partage l’amour de la géographie (le sous-titre de son précédent ouvrage était un hommage au classique Tableau politique de la France de l’Ouest). « La carte et le camembert » ironise Fourquet, admirateur qu’il est de Michel Houellebecq.

Ainsi se démarque-t-il sur le fond par sa curiosité pour des phénomènes encore souterrains et son intelligence des rapprochements suggestifs ; sur la forme par l’usage d’items à l’apparence triviale pour illustrer des dynamiques bien réelles

Sa particularité, c’est de n’avoir jamais été l’otage du logiciel marxiste comme l’est une bonne partie de la sociologie officielle, et de s’être par-là intéressé à des thématiques plus ou moins hors champ, avec un attrait tout particulier pour l’état des mœurs. Ainsi se démarque-t-il sur le fond par sa curiosité pour des phénomènes encore souterrains et son intelligence des rapprochements suggestifs ; sur la forme par l’usage d’items à l’apparence triviale pour illustrer des dynamiques bien réelles – ce sens pédagogique en fait une sorte de sondeur symboliste. À l’heure de la sécession des élites, il rapporte au Tout-Paris les mutations en œuvre dans la France d’en bas. Au temps de l’éclatement identitaire, il s’est fait le géologue de l’ » archipel » français : ses différentes îles, leurs structurations sédimentaires, leurs activités sismiques. À l’ère de la neutralité libérale et du triomphe de l’individu, il montre enfin et surtout la déliquescence de ce sur quoi l’État et le corps social ont décidé de ne plus avoir prise : les comportements.

Société dé-constituée

Ouvrage infographique, Métamorphoses françaises ramasse en une maquette léchée les données et conclusions principales de Fourquet sur l’évolution de la société française. Le sondeur y commente poliment ses chiffres, sans jugement de valeur, se contentant d’en conclure à un basculement anthropologique majeur. Un sociologue ou philosophe moral irait sans doute plus loin et parlerait de Décompositions, de Dislocations, de Désintégrations françaises.

© Seuil

Louis de Bonald (1754-1840), penseur contre-révolutionnaire en même temps que père de la sociologie, qualifiait de « non constituée » toute société dont l’organisation s’éloigne du dessein divin, ce qui la condamnerait à la destruction – sauf à un retour de balancier constituant. Fondamentalement, c’est une dé-constitution française que nous donne à voir Fourquet. Et c’est d’ailleurs par la foi, matrice fondamentale qui détermine toutes les autres, que démarre son examen. Guillaume Cuchet ou Chantal Delsol ont analysé le crépuscule de la chrétienté ; Fourquet vient l’illustrer avec de bien tristes données, touchant à la foi comme à la culture, allant de la chute des baptêmes (de 82% en 1961 à 27% en 2018) à la disparition du prénom Marie (0,3% aujourd’hui contre 15% en 1914). En 50 ans, la matrice catholique s’est complètement disloquée. Et « quand les gens cessent de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire en rien, c’est pour croire en n’importe quoi » nous avait prévenu Chesterton et nous confirme Fourquet, qui recense pêle-mêle une fascination nouvelle pour le chamanisme, l’essor de la croyance dans les envoûtements et la sorcellerie, l’extension de la spiritualité yoga, sans compter les conspirationnismes de tout poil.

SOS Familles

Ce grand renversement spirituel est venu bousculer nos structures anthropologiques les plus fondamentales, en faisant éclater la structure familiale – baisse des mariages et hausse des divorces, explosion des naissances hors mariage (65%) et des « familles monoparentales » (24%, soit deux fois plus qu’en 1990) – en même temps qu’il a révolutionné notre rapport au corps : la crémation fait presque jeu égal avec l’inhumation, alors que les tatouages recouvrent désormais les corps de 42% des 25-34 ans. Notre matrice commune se délite : avec l’Église, le Parti communiste a dévissé, et c’est la France de « Don Camillo et de Peppone » qui s’en est allé. L’immigration et la mondialisation aidant, l’heure est au morcellement subjectiviste des habitudes (choix télévisuels), des influences (du fast food et de la country à la Japan Expo), des identités (regain régionaliste et invention de prénoms) et des orientations politiques (fin du bipartisme LR-PS). Cette hétérogénéité sociale provoque logiquement une inflation des tensions, qu’on appelle trafic de drogues, émeutes ou Gilets jaunes.

Lire aussi : « Les Institutions invisibles » : politique spectrale

L’autre gros morceau du bouquin, c’est le passage en une cinquantaine d’années à peine d’une économie de la production, organisée autour de l’agriculture et de l’industrie, à une économie de la consommation très internationalisée. Du pain et des jeux pour tous : notre vie économique se résume à remplir les estomacs et à fournir du divertissement, à la mode « capitalisme low cost » pour contenter le plus grand nombre. L’organisation de notre pays a été redessinée par les zones commerciales, les circuits logistiques et les transports pas chers, type Ouigo, Flixbus et Ryanair. La sortie Ikea a remplacé la messe.

Au final, on a là une photographie des barbotements du « monde autonome » dont Marcel Gauchet vient de décrire le lent accouchement dans le Nœud démocratique. Face à ce piteux bilan du « progrès », reste la grande verticale de Notre-Dame, plus magistrale et fascinante que jamais. « La Croix demeure tandis que le monde tourne » devisent les Chartreux. Il est encore temps.


MÉTAMORPHOSES FRANÇAISES, JÉRÔME FOURQUET, Seuil, 208 p., 29,90€

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