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Biografilms musicaux : la saturation

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Publié le

12 février 2025

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La pop-culture ne se suffit plus des disques de ses idoles mais, d’Amy Winehouse à Bob Dylan, elle attend des films qui narrent leurs vies exemplaires. Ceux-ci se succèdent à un rythme effréné sous le vocable de « biopic musical ». Portrait d’un genre douteux, mais parfois estimable.
© Searchlight Pictures

Envahissant les salles plus sûrement que les punaises de lit, les biopics musicaux se ramassent à la pelle. En 2025, sont ainsi annoncés des films sur Michael Jackson, les Beatles (un long-métrage par membre du groupe), les Bee Gees, Boy George, Keith Moon, Billy Joel, Nat King Cole, Frank Sinatra, Janis Joplin, Bruce Springsteen… À la réalisation, des grands noms ou pseudo (le soporifique Sam Mendes pour les Fab Four), mais aussi des mercenaires et des tâcherons – le biopic musical étant un genre tenant sur son sujet, la qualité du réalisateur passe souvent au second plan. Mais déjà cet hiver, en moins d’un mois, arrivent sur les toiles blanches pas moins de trois biografilms : Maria Callas, Bob Dylan et Robbie Williams, réalisés, dans l’ordre, par un auteur certifié (Pablo Larrain), un réalisateur hollywoodien tout-terrain (James Mangold) et une jeune pousse venue du clip (Michael Gracey). Les résultats sont divers (cf. page 69) mais cette mode en croissance exponentielle nous pousse tout de même à nous interroger sur la nature d’un genre qui dévore autant le cinéma contemporain.

Machines à fric

Comme souvent, le coupable est le goût du lucre. Si chaque officine hollywoodienne a aujourd’hui un projet de biopic musical en train, c’est qu’en 2018, le Bohemian Rhapsody de Bryan Singer a engrangé 988 millions de recettes, avec un Oscar à la clef pour Rami Malek et son dentier factice. Le budget n’ayant été que de 55 millions, le bénéfice donne le vertige. Elvis, la baudruche-carrousel de Baz Luhrmann (2022), a quant à elle atteint 288 millions de recettes, et Bob Marley : One love (Reinaldo Marcus Green, 2024), le moins pire des trois, s’arrête à 146 millions. Voilà de quoi attiser les convoitises, d’autant que le biografilm musical coûte relativement peu, par rapport à un film de super-héros, cet autre genre dominant. C’est que ce type de film profite de ce qu’on pourrait appeler un « marketing Ouroboros », d’après ce symbole occulte du serpent qui se mord la queue. En effet, le long-métrage promeut les disques de l’artiste qu’il a pris pour sujet, tandis que les disques renvoient au film. Dans certains cas, évidemment, le veto des artistes ou de l’ayant-droit entraîne la mise à mort du projet. On vient d’apprendre, par exemple, que le biopic officieux sur Johnny envisagé par Jalil Lespert, ex de Læticia Halliday, qui souhaitait traiter du couple formé par le chanteur et sa dernière épouse, ne sera finalement pas tourné. L’ayant-droit principale préfère le script moins centré sur cette affaire et certainement plus complaisant de Cédric Jimenez, et elle vient d’approuver le choix de l’interprète de son défunt mari : Raphaël Quenard.

Un biopic musical est presque toujours autorisé car son essence est avant tout dévotionnelle

Un genre ancien

Un biopic musical est presque toujours autorisé car son essence est avant tout dévotionnelle. Le Johnny de Jimenez a déjà une date de sortie plus que symbolique : le 5 décembre 2027, soit pile le dixième anniversaire de la mort du chanteur. Déjà, avant même le cinéma parlant, plusieurs muets sur Ludwig von Beethoven étaient attestés et le plus connu (même si aucune copie n’a été conservée) Das Leben des Beethoven, réalisé par Hans Otto, était sorti pour le centenaire de de la mort du compositeur en 1927. La vogue du biopic musical exploitant la renommée de musiciens « iconiques » fut lancée à Hollywood par Le Roman d’Al Jolson d’Alfred Green en 1946, énorme succès au box-office récompensé par deux Oscars pour le son et la musique. Jolson, auteur-compositeur célèbre à l’époque, n’est autre que l’interprète du Chanteur de jazz (Alan Crosland, 1927), premier long-métrage parlant de l’histoire. À la même époque, Cole Porter était joué par Cary Grant dans Night and day (Michael Curtiz, 1946), et Frédéric Chopin par Cornel Wilde dans La Chanson du souvenir (Charles Vidor, 1945). Les incursions dans ce genre de deux immenses cinéastes accoucheront de films plus que mineurs et très peu vus aujourd’hui, Le Chant du Danube (Alfred Hitchcock, 1934) sur la création du Beau Danube bleu par Johann Strauss fils, et La Belle Meunière de Marcel Pagnol, en 1948, où Tino Rossi tente maladroitement d’incarner Franz Schubert.

Mythe compressé

La nature ambiguë du biografilm musical lui donne souvent mauvaise presse. Jenn Pelly, journaliste au site musical Pitchfork, le définit comme une « compression en deux heures de mythologie musicale qui joue librement avec les faits ». Ce type de biopic doit à la fois appâter les fans par son respect du matériau (ou du moins sa justesse) et séduire de nouveaux publics – principalement la jeunesse – en contextualisant et simplifiant parfois à l’extrême. Sans parler de la stérilisation qui affadira le douteux ou en tout cas le vivant, notamment dans le domaine du rock et du rap. N.W. A. : Straight outta Compton (F. Gary Gray, 2015) fait l’impasse sur les violences domestiques dont s’était rendu coupable Dr Dre envers ses compagnes. Dans Bohemian Rhapsody, la rencontre entre Freddie Mercury et son dernier compagnon, Jim Hutton, donne lieu à une scène de séduction légère à la Bacall-Bogart où le second, extra lors d’une fête chez le chanteur, quitte la maison sur ces mots : « Appelle-moi quand tu seras mieux dans ta peau ». Les deux s’étaient en fait rencontrés dans un bar gay et Mercury avait de but en blanc demandé la taille de sa queue à Hutton… Qui veut du vrai, de l’attesté, ou à tout le moins du non-bidonné, devra se tourner vers le documentaire musical de création, genre plus élitiste mais autrement plus satisfaisant avec, aux deux opposés du prisme, le très étayé No Direction Home (Martin Scorsese, 2005) sur Bob Dylan ou le mutique et mystérieux Moonage daydream (Brett Morgan, 2022) sur David Bowie.

Lire aussi : « Un parfait inconnu » : Dylan pour débutants

Un catalogue de motifs

Le biografilm musical a pour lui un répertoire de motifs qui viennent du biopic général, comme la structure en flashbacks emprunté à Citizen Kane (Orson Welles, 1941), qu’on retrouve dans Maria (cf. page suivante). Citons aussi le dévoilement retardé du héros ou de l’héroïne, d’abord présenté en silhouette, de dos, de profil, excitant le plaisir d’identification au modèle généralement ranimé au générique de fin par des images d’archive. On peut ajouter l’usage des ralentis – souvent employés dans les scènes de concert – qui fixent le caractère avant-gardiste du héros en déformant la perception du temps. Cette emphase est tellement passée dans les mœurs qu’on ne la remarque même plus. Aujourd’hui que la pop-culture a pris le pas sur la culture, la musique classique ne fournit quasiment plus de sujets aux biopics musicaux (le récent Maestro de Bradley Cooper est plus intéressé par la bisexualité cachée de Leonard Bernstein que par sa musique). Dans Un Parfait Inconnu, le fameux concert électrique de Bob Dylan au Folk Festival de Newport en 1965 est dramatisé avec un soin maniaque digne de l’alunissage d’Apollo 11. La spécificité du biopic musical impose un traitement particulier aux lives puisque l’éminence des idoles s’y est manifestée, d’où le fréquent usage de plans sur les spectateurs en extase. Les antagonistes sont choisis selon une gamme de « méchants » réduite, le plus souvent les managers – Elvis ou Rocketman (Dexter Fletecher, 2019), John Reid, celui d’Elton John, cumulant puisqu’il était aussi son boyfriend, autre type courant de méchant – par exemple, Ike Turner dans Tina (Brian Gibson, 1993).

Exceptions diverses

Le calamiteux Sid & Nancy (Alex Cox, 1986) dégrade sans retour ses deux personnages principaux opportunément décédés : le bassiste des Sex Pistols y est présenté comme un primate à peine alphabétisé que sa harpie américaine de compagne initie à la drogue. Mais on est déjà ici dans un sous-genre du biografilm musical, le « biopic arty », par opposition au « biopic mainstream », le plus ordinaire et représenté. Celui-ci, généralement linéaire et admiratif, est réservé à un large public. Celui-là, souvent sur le mode du kaléidoscope, notamment dans le brouillage de la narration, vise les cinéphiles, ce qu’on devine également au choix des musiciens. En France, on pourrait opposer Aline, ce publi-reportage de 2020 sur Céline Dion où Valérie Lemercier vend surtout l’éternelle jeunesse de sa silhouette, et Barbara, (2017), fatras pipirandellien où Mathieu Amalric caste son ex, l’insupportable Jeanne Balibar, en rêvant à une comédie du remariage. Restons une seconde dans l’Hexagone pour vanter un film mal accueilli l’année dernière malgré son succès, Monsieur Aznavour. En se focalisant sur le travail et les nombreux échecs du petit Charles, avant le succès qui arrivera pratiquement de guerre lasse, Mehdi Idir et Grand Corps Malade étaient du moins parvenus à déjouer la tendance mythificatrice du genre. Et Tahar Rahim, acteur studieux, rendait parfaitement la patience et la force de son modèle.

Le biografilm est donc un genre trop formaté, trop facile et trop facilement rentable, mais dont la redoutable fertilité peut parfois accoucher de quelques monuments irréguliers

Quelques sommets

S’il est tout à fait possible de réussir un biopic mainstream – par exemple Walk the line (James Mangold, 2005) grâce à l’interprétation de Joaquin Phoenix et Reese Witherspoon en Johnny Cash et June Carter – on bute souvent sur le paradoxe génialement énoncé par Pauline Kael : « C’est à la fois la limite de l’art populaire et la nature de sa séduction que de construire des modèles simplistes et faux ». Le biopic musical, comme tout biopic, n’a souvent à proposer que du freudisme bas de gamme ou de la sagesse populaire éculée sur le complexe d’Icare. « On entre dans un mort comme dans un moulin » écrivait Sartre, et les biografilms musicaux en ressortent le plus souvent avec de la farine avariée plein les poches. On peut relever néanmoins quelques franches réussites, comme ces deux versions esthètes du genre. L’une par l’auteur du frénétique opéra-rock Tommy (1975), Ken Russell, qui s’est illustré au long des années 70 par ses biopics de compositeurs au style outrancier, à l’opposé du gout classique d’hier et d’aujourd’hui. Son Mahler (1974) est traversé par un chapelet de visions assorties aux œuvres musicales que se remémore le héros tout au long d’un voyage en train. Le kitsch y est transcendé par des trouvailles géniales. Plus près de nous, Todd Haynes a réalisé deux biografilms, l’un validé par Bob Dylan, bien trop abscons pour convaincre, I’m not there (2007), l’autre Velvet Goldmine (1998) rejeté par David Bowie, ce qui forcera le cinéaste à convoquer la fine fleur des musiciens indés de l’époque pour créer des chansons dans l’esprit de Ziggy Stardust, pour un résultat, fragmenté et fascinant traitant de la transmission de la différence, différence représentée ici par le glam-rock et l’homosexualité, où chacun se réinvente à ses risques et périls. Le biografilm est donc un genre trop formaté, trop facile et trop facilement rentable, mais dont la redoutable fertilité peut parfois accoucher de quelques monuments irréguliers.

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