Aldo Prisu est le Maître Pancartier de Jalons, le mouvement fondé par Basile de Koch il y a quarante ans. « Nous fêtons les 40 ans de Jalons depuis deux ou trois ans et pour quelques années encore », précise Aldo, à côté de plusieurs pancartes qui affichent fièrement « PANCARTE, LE FROID NE PASSERA PAS » et « LA JEUNESSE EMMERDE LA MÉTÉO NATIONALE ». Il y a quarante ans, justement, Aldo avait fabriqué les pancartes de la manifestation contre le froid (« Ver-glas assassin, Mitterrand / complice ! ») alors qu’il étudiait l’architecture. C’est encore lui qui les a fabriquées pour cette célébration anniversaire. « J’ai toujours accepté de rendre service, c’est sympathique. D’ailleurs je réponds à cet entretien parce que je suis en service commandé. »
Jalons a prospéré des années 80 aux années 2000, jusqu’à la parodie d’Entrevue, rebaptisé Fientrevue : les marchands de papier n’ont pas apprécié
Lorsqu’il était jeune homme, il allait en classe avec Karl Zéro, le petit frère de Basile, et allait prendre le thé dans cette famille où on ouvrait des huîtres pour le goûter : sous le charme des conversations, emporté bientôt avec Karl dans le tourbillon de Jalons, Aldo n’a plus quitté le mouvement, dont il est devenu le graphiste attitré, entre deux magazines, trois contre-manifestations et un essai de télé libre où, contacté par un mystérieux personnage surnommé « tortue molle », il parodia Jean-Claude Bourret en mimant la rencontre Apollo-Soyouz, « à l’époque où la Guerre froide tiédissait », avec un mixeur emprunté à la mère de Basile.
Les années ont passé, Aldo Prisu enseigne maintenant « des matières relatives à l’architecture » à côté d’une œuvre de graphiste minutieux et inspiré, scientifique rêveur toujours heureux de soulever le capot pour voir « comment ça marche », ce qui l’a amené à dessiner le palais de Topkapi pour Gallimard, à illustrer un livre sur Internet où on comprend presque, grâce à lui, comment un courriel est envoyé et reçu, ou à réaliser une merveilleuse maquette de la Société des Cendres ; et de faux dessins de Cabu pour Le Cafard acharné et mille autres « toucons » – l’oiseau emblématique de Jalons, repris à Chaval – et autres diagrammes aberrants.
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« C’est un compagnonnage de cinquante ans ou presque. À l’école, j’avais toujours le prix de dessin et de camaraderie : je suis un ami professionnel. » Mais pourquoi Jalons ? « J’aime Jalons parce que c’est catalogué à droite mais que la porte a toujours été ouverte, parce que j’aime être dérangé par les choses qui m’amusent, parce que Basile mettait son propre numéro de téléphone dans les pastiches ; et parce qu’il décidait de tout ce qui était drôle avec beaucoup de sérieux. Je faisais d’ailleurs exprès de lui proposer des gags navrants juste pour le plaisir de l’entendre les repousser avec des explications détaillées. » Jalons a prospéré des années 80 aux années 2000, jusqu’à la parodie d’Entrevue, rebaptisé Fientrevue : les marchands de papier n’ont pas apprécié et, alors que Libé et Le Monde avaient ri jaune mais laissé vivre leurs propres parodies, Hachette a attaqué. « Dix ans de procédures pour prouver que Fientrevue était bien une parodie respectant les lois du genre, et non pas un plagiat parasite et cannibale… Les riches ont perdu le procès mais ils ont gagné la partie. »
Jalons demeure car personne n’y fait carrière : ceux qui voyaient le mouvement comme un tremplin sont partis depuis longtemps, les gens de gauche aussi car l’époque est devenue sérieuse et les gens de gauche sont des gens sérieux ; les autres restent, comme Aldo Prisu, qui déteste la lourdeur d’esprit, cite Sénèque, saint Paul et Simon Leys, vante le bonheur d’être farfelu et les vertus du rire comme contre-pouvoir et a décidé de ne plus s’intéresser à la politique depuis qu’Harlem Désir, sponsor du Loup-Garou magazine, lui a expliqué qu’on pouvait se moquer de tout sauf de Mitterrand. « Mais je suis très content que Marlène Schiappa ait eu la Légion d’honneur l’année de la promotion Notre-Dame : Jalons a gagné sans que personne ne soit au courant. »





