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Le meilleur et le pire des essais de février

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Publié le

3 mars 2025

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité intellectuelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques : à rebours de la tyrannie du médiocre et du politiquement convenable, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Alors, sur quel livre vous faut-il vous jeter avec urgence, et lequel fuir sans vergogne ? Réponse pour ce mois de février.
Le Penseur d'Auguste Rodin (© DR)

À LIRE : LES DROITS CONTRE LA LOI

POURQUOI LA LOI NATURELLE ?, PIERRE MANENT, Boleine, 66 p., 9 €

Le monde éditorial, pour ce qui concerne les essais, mise à peu près tout sur les personnes vues à la télé qui torchent trois cents pages mal écrites à partir d’une idée rarement nouvelle. Avec leur collection court format, les éditions Boleine en prennent l’exact revers : chaque texte, en forme de leçon précise et néanmoins magistrale, est une petite bombe d’intelligence chrétienne, contenant une riche idée par page au moins. Pourquoi la loi naturelle ? de Pierre Manent ne déroge pas à la règle : l’éminent philosophe, spécialiste de la question, y analyse les ressorts selon lesquels la loi naturelle qui informait jadis le politique a été balayée. La loi naturelle appelle au perfectionnement, par l’intelligence et la volonté, de tendances naturelles qui nous sont propres (l’union des sexes pour la reproduction, l’association politique, la recherche de Dieu). Mais le moderne, imbu d’autonomie, ne pouvait accepter que sa direction lui soit donnée du dehors ; il lui fallait donc instituer un ordre géométrique ex nihilo qui n’admet plus comme naturel que la vie nue de l’individu. Tout le reste de l’ordre humain, tout ce qui relève notamment de la vie commune, est réputé construit, donc à déconstruire. Le voulu grand-remplace le reçu. La société n’étant pas naturelle, rien ne saurait d’ailleurs justifier des lois ou des institutions pour la préserver. Le « mariage pour tous », l’anesthésie du politique ou l’éloge du migrant en témoignent, on ne peut plus séparer et préférer (ce qui est le propre des biens humains). N’est désormais réputée juste qu’une règle qui peut s’appliquer à tous les individus en tant que tels – au point que la loi s’oppose désormais à la nature, au lieu de l’accompagner, en empêchant les structures collectives. Les biens humains, vers lesquels on devait tendre, ont laissé place à des avantages qui doivent être accessibles à tous. De la « loi naturelle », nous sommes passés aux « droits humains ». Et ainsi meurt l’Europe. Rémi Carlu


À FUIR : PAS SURVEILLER, PAS PUNIR

PAR-DELÀ LE PRINCIPE DE RÉPRESSION, GEOFFROY DE LAGASNERIE, Flammarion, 416 p., 25 €

Geoffroy de Lagasnerie se fend d’un livre à chacune de ses indignations, autant dire qu’on n’a pas fini de subir ses petits texticules frappés au sceau d’un héritage bourdieusien plus ou moins bien digéré. Cette fois-ci, c’est le « punitivisme » qui en prend pour son grade, cette « culture d’État » qui « suppose qu’un certain nombre d’actions humaines, nommées crimes, nécessitent une action d’État qui s’appelle la répression pénale ». Lagasnerie se contente de rappeler quelques chiffres équivoques, de prouver qu’un État répressif est criminogène et qu’il n’existe « aucune relation entre l’intensité de la répression pénale et le niveau de crime dans une société », prenant des exemples aussi truqués que les États-Unis ou la Suisse – deux pays aussi comparables qu’un volcan et un kiwi. Au-delà de sa mauvaise foi, Lagasnerie se dispense de poser les vraies questions sur ce passionnant sujet – par exemple, interroger les origines bibliques, tribales et métaphysiques de la répression comme le firent les penseurs anarchistes. Fidèle à son image de moineau souffreteux, il explique que l’idée du livre lui est venue à cause d’un « profond malaise » ressenti face au « jeu des pulsions répressives ». Lagasnerie inaugure donc la « philosophie fragiliste » avec cet anti-brûlot lénifiant, dans lequel il n’a pas son pareil pour maquiller des lapalissades en déclarations qu’il voudrait savantes, et qui culminent dans ce genre d’énormité : « Le crime n’est pas une propriété ontologique d’un acte, c’est le résultat d’une opération de catégorisation. » Une sorte de relativisme social à la Rousseau : c’est bien tout le problème de ces penseurs-sociologues à la petite semaine qui, en voulant saborder toute mystique étatique, se retrouvent finalement avec des colonnes de chiffres, des tabulations inertes qu’ils se contentent de « questionner » pour tenter de retourner la vraie question morale qui est au cœur du politique. Marc Obregon


Lire aussi : Jordan Peterson – Rod Dreher : comment rééchanter le monde ?

MARX LE VERT

MOINS !, LA DÉCROISSANCE EST UNE PHILOSOPHIE, Kohei Saito, Le Seuil, 352 p., 23 €

Pourquoi lire Marx aujourd’hui ? S’il est un philosophe que personne n’a lu mais que tout le monde cite à tort, c’est bien le grand penseur du Capital, dont on ne cessera de réévaluer la modernité à mesure que ses prophéties sont réalisées. Une modernité qui fait mouche puisque cet essai du philosophe japonais Kohei Saito a été un phénomène d’édition dans son pays avant de l’être en nos contrées. En cause, une relecture attentive du Capital à l’aune de nouveaux matériaux découverts par les universitaires : des « notes de recherche » rédigées pendant son exil à Londres et qui pourraient approfondir considérablement la portée du Capital. Ainsi, la tentative de Saito de rattacher la problématique marxienne des « communs » à l’idée très moderne de l’« anthropocène », aboutissant à la thèse d’une décroissance rendue nécessaire par l’épuisement des ressources terrestres, n’est pas aussi artificielle qu’il n’y paraît. Saito rappelle que Marx n’a jamais fini son Capital et que sa pensée, figée par la publication qu’en fit Engels, était en constante évolution. Ainsi le « matérialisme historique » défendu par Marx, qui en gros défend l’eurocentrisme et la primauté des forces productives, n’est pas aussi monolithique dans son œuvre, qui opère selon Saito un tournant « écologiste » après la lecture des essais du chimiste Justus Liebig sur « l’agriculture spoliatrice », ou de l’ingénieur agronome Charles Nicolas Fraas pour qui la chute des civilisations mésopotamiennes, grecques ou égyptiennes serait avant tout due aux dérèglements climatiques causés par la déforestation. Ce tournant, c’est la prise de conscience du « métabolisme matériel », un équilibre délicat qui serait menacé par les forces productives. C’est pourquoi Marx aurait retardé la rédaction du Capital : en se rendant compte que le modèle communiste qu’il défendait n’était finalement pas viable, le penseur allemand ayant la prescience que sa vision unilatérale de l’Histoire ne résisterait pas aux événements ni à la multipolarisation du monde. Marc Obregon


FAIBLE AVEC L’EFFORT

L’ÈRE DE LA FLEMME, OLIVIER BABEAU, Buchet-Chastel, 288 p., 22 €

Olivier Babeau, fondateur du mystérieux Institut Sapiens, s’attaque à un sujet passionnant : le rapport que les Occidentaux entretiennent vis-à-vis de l’effort à l’aune des bouleversements provoqués par les nouvelles technologies. Il essaye de déployer une poussive « histoire de l’effort à travers les siècles » dans un style de gourou en développement personnel aussi flou que lyrique ; qui se voudrait profond et définitif (voir l’emploi frénétique de phrases courtes) mais qui, passé le comique involontaire, se révèle pénible. Ainsi nous sont révélées par « l’oracle Babeau » des vérités cachées telles que « Le monde dans lequel nous vivons n’a plus rien à voir avec celui de nos aïeux. », « On n’a plus envie d’avoir envie. » ou « Pendant toute son histoire, l’humanité a vécu dans et par l’effort. » Aveuglé par sa thèse (et certainement par l’idée géniale qu’il s’en fait), Babeau se montre incapable de relever les exemples qui pourraient la contrecarrer ou l’atténuer. Les formidables efforts réalisés par une grande partie des Occidentaux depuis une dizaine d’années pour entretenir leurs corps (salles de sport, régimes, etc.) sont balayés d’un revers de manche par l’auteur (sans doute avait-il la flemme de s’y attaquer). Preuve que « nous vivons la dictature de la facilité. » Nicolas Pinet


UNE MYSTIQUE EMBARASSANTE

MALESTROIT, JEAN DE SAINT-CHERON, Grasset, 224 p., 20 €

La beauté et le surnaturel sont les deux dimensions divines devenues les plus suspectes à l’Église du XXe siècle. Dieu, qui a le sens de la provocation, lui proposa Yvonne-Aimée de Malestroit, d’abord empêchée d’entrer au couvent, puis dont le procès en canonisation fut relégué aux oubliettes pour la même raison : trop difficile, en un siècle positif, d’assumer une mystique pataugeant dans le surnaturel au quotidien et à un degré effarant. Jésus lui apparaît, le démon vient lui déchirer le dos, des fleurs et une odeur d’encens concluent ses extases, elle pleure ou sue du sang, etc. « Cachez cette sainte que je ne saurai voir », semble affirmer le Vatican tentant la conciliation avec un monde sécularisé, et après que les Britanniques et de Gaulle eurent récompensé son héroïsme durant la guerre, lequel succédait à une charité pratiquée avec un dévouement surhumain. L’auteur s’attaque à un phénomène énorme, obscène, inassimilable. Mais lui-même n’en digère pas grand-chose : à part souligner l’anachronisme du dossier Malestroit qu’il reconstitue sans grand style, et témoigner de son admirative stupéfaction, il n’arrive pas à s’emparer de ce sujet, il est vrai, détonant. En attendant de retrouver l’altitude médiévale nécessaire à l’appréhender, on peut se réjouir qu’Yvonne-Aimée revienne inquiéter notre vieux rationalisme épuisé. Romaric Sangars


Lire aussi : Jean-Didier Lecaillon : ce que l’économie doit à la famille

HYPER-CENTRISME

INTRODUCTION À LA PHILOSOPHIE POLITIQUE, JONATHAN WOLFF, Eliott, 352 p., 21 €

Régulièrement augmenté en Grande-Bretagne depuis sa première publication en 1996, ce livre offre une introduction solide, commode et loyale aux grands problèmes classiques de la philosophie politique : pourquoi devons-nous obéir à l’État ? Qui doit gouverner ? Quelles doivent être les limites du pouvoir de l’État ? L’État doit-il redistribuer les richesses entre les individus ? Par la force des choses, les grands auteurs ici convoqués sont principalement issus de la tradition anglo-saxonne (Hobbes, Locke, Bentham, John Stuart Mill, ainsi que Rawls et Nozick pour les questions de « justice sociale »). Soucieux de ne pas retarder sur son époque, Wolff tient à rendre compte aussi de l’apport de contemporains de moindre envergure, souvent radicaux, comme Young, Pateman ou Mills. Pourquoi pas ? Dommage que l’hyper-centrisme bienveillant de l’auteur frôle parfois la caricature, comme dans le chapitre sur le multiculturalisme, qui n’aboutit qu’à ce filet d’eau tiède : « Il est indiscutable que les pratiques culturelles varient selon les groupes, voire selon les races. Lesquelles doivent changer ? Lesquelles devons-nous accepter, voire célébrer, comme les ingrédients d’une diversité riche et joyeuse ? Peut-être ces questions sont-elles vouées à faire toujours l’objet de désaccords. » C’est ce qui s’appelle ne pas se mouiller. Bernard Quiriny


CHEZ LES ANGLO-SAXONS : LA FIN DU LIBRE-ÉCHANGE

A MAP OF THE NEW NORMAL, JEFF RUBIN, Allen Lane, 272 p., 26 €

Depuis la fin du Covid, le pouvoir d’achat des gens ordinaires s’amoindrit à vue d’œil. Selon Jeff Rubin, économiste à la Banque canadienne impériale de commerce, la situation n’ira pas en s’améliorant. Dans A Map of the New Normal, il décrit la « nouvelle norme » économique mondiale, marquée par les contrecoups de l’endettement massif des gouvernements et par la mise en place de sanctions suite au retour de la guerre sur le sol européen. Le libre-échangisme mondialisé qui a émergé de la chute de l’URSS est ainsi derrière nous, et avec lui les prix dérisoires pour des biens de consommation produits en Chine ou pour de l’énergie russe. À l’image du jeu d’alliances qui s’installe entre les États-Unis et leurs adversaires, l’heure est à la réindustrialisation et au friendshoring, soit le libre-échange entre alliés géopolitiques. La mondialisation heureuse n’aura été qu’une illusion passagère, incapable de fonctionner sans le labeur d’ouvriers étrangers mal payés, sur lequel a largement reposé l’enrichissement récent des classes moyennes occidentales. Des années de vache maigre sont donc à prévoir en Europe, alors que nous prenons conscience de ce nouveau contexte économique façonné par la guerre et les sanctions. Un essai limpide dont tous devraient prendre connaissance pour appréhender le moment politique qui vient. Parions que la vague populiste prospérera sur ce mécontentement. Matthias Dumas

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