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IA : la révolte des machines n’aura pas lieu

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Publié le

11 mars 2025

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Révolution industrielle, révolution anthropologique, voire révolution métaphysique… L’IA a tout de la prophétie autoréalisatrice, d’une mystique high-tech savamment entretenue par les multinationales pour garantir leur pré carré. Retour sur beaucoup de mensonges et quelques vérités.
© Judith Litvine–MEAE–Flickr FranceDiplomatie

Le monde frétille d’aise. On se bouscule pour prendre la lumière, pour avoir la meilleure place, pour créer l’opportunité. Les industriels les plus roués savent que la fenêtre de tir ne sera pas si large. Que la bulle spéculative finira bien par exploser comme toutes les autres. Il y a eu la bulle d’internet, il y a eu celle des subprimes, il y a même eu le krach des jeux vidéo, alors qu’ils étaient encore pourtant balbutiants (1983), il y aura bien une bulle de l’intelligence artificielle. Gare à celui qui sera contre le sens du vent à ce moment-là. Tout le monde veut déjà s’en prévenir en amassant ce que les Américains, avec leur pragmatisme légendaire, appellent un bon vieux « go fuck money » (suffisamment d’argent pour dire à tout le monde : allez-vous faire foutre).

Alors ce lundi au Grand Palais, écrin romantico-industriel parfaitement choisi pour accueillir le grand raout du techno-capitalisme débridé, les décideurs et les petits génies de la tech affichent tous un sourire de mise. Surtout les tech-entrepreneurs, il faut bien le dire. Ils ont tous un coup d’avance sur l’opinion, sur leur voisin, sur leur femme. Yann Le Cun, directeur de l’IA chez Meta, est alpagué tous les cinq mètres par un journaliste. Emmanuel Macron, VRP de l’entreprise France salarié par la République, virevolte d’un officiel à l’autre, revigoré par cette ambiance électrique et entrepreneuriale qui lui rappelle probablement l’âge d’or de ses premières armes chez Rothschild. En bref, tout va bien dans le monde magnifique de la tech : la nouvelle poule aux œufs d’or semble promise à dispenser à tous sa manne providentielle pour les décennies à venir…

La grosse fringale

À condition de l’alimenter. Car pour reprendre une métaphore mythologique, l’IA est une dévoreuse de monde. Tel un dieu antique de la destruction, elle bâfre, gloutonne, absorbe de l’information, de la data, par pétaflops entiers ; scanne l’intégralité du net afin d’alimenter ses modèles de langage. Commençons par une tentative de définition : comme s’en amusait déjà Jean Baudrillard, l’IA n’est ni intelligente, ni artificielle. Il s’agit en réalité d’un modèle de langage, un LLM (large language model), c’est-à-dire d’un énorme algorithme entraîné sur une quantité babylonienne de textes, d’images et de vidéos. Le but pour les industriels étant de « scaler » (« mettre à l’échelle ») ces LLM pour qu’ils intègrent toujours plus de paramètres, et donc examiner le plus de probabilités possibles à une demande. Par exemple, l’actuelle version de GPT4, la plus puissante du marché, intègre pas moins de 1 000 milliards de paramètres. Il s’agit ni plus ni moins que d’entraîner un ordinateur pour qu’il identifie un maximum de liens statistiques entre les données. Ce qui signifie, concrètement, que son « intelligence » n’est en réalité que le fruit d’un calcul probabiliste, ce qui constitue déjà un biais réducteur, observable depuis l’avènement du siècle des Lumières et de la rationalisation mathématique, qui voudrait à tout prix réduire le réel à un simple « océan des possibles ».

Pour l’heure, l’IA n’a encore que la capacité de réflexion d’un nouveau-né

Heureusement pour nous, l’intelligence qui est observable dans notre cerveau est un peu plus compliquée que ça. Du reste, une autre limite devrait vite s’imposer : celle de la volumétrie des données accessibles sur le net. Plus concrètement : comment entraînera-t-on les IA une fois qu’elles auront tout boulotté ? « C’est tout le problème », admet un ingénieur qui travaille sur des modèles d’IA de seconde génération, les fameux « world models ». « Le modèle d’IA dites “transformers” a atteint un plateau. Ce que tout le monde craint désormais, c’est le syndrome Habsbourg. ». Le syndrome Habsbourg, à savoir ce moment critique où les IA auront scanné l’intégralité des textes produits par des humains sur le net… Par défaut, elles se tourneraient vers les textes produits par des machines, qui sont déjà en train de prendre les devants en matière de bande passante (aujourd’hui déjà 80 % du trafic internet correspond à des données véhiculées par des bots) « C’est-à-dire qu’elles commencent déjà à dégénérer… »

Un majordome tout-puissant ?

Les IA parlent aux IA, les IA s’alimentent avec de l’IA, entraînant une perte exponentielle de la qualité de l’information. L’homme serait-il en passe de devenir un simple rouage, un périphérique obsolète, dans ce nouveau paradigme technologique, où les fameux flux tendus (synchronisation étroite entre production et demande) de l’ère de la finance sont peu à peu remplacés par une circulation invisible et instantanée, cryptomonétaire et panoptique ? « À terme, nous cherchons un modèle qui ne demandera même plus de requête, reconnaît un autre chercheur. Un peu comme l’autocomplétion [le fait qu’un début de mot soit automatiquement complété par le moteur de recherche en fonction des recherches les plus demandées, ndlr] actuelle sur Google, les assistants IA du futur pourront savoir ce que nous désirons avant que nous ne le recherchions. Exactement comme un majordome qui précède toutes vos demandes. » Assistés jusqu’à l’os, donc. C’est ce que prévoient toutes, plus ou moins, les grandes entreprises et les ingénieurs qui président à leurs destins : l’avènement de « cerveaux-jumeaux » parfaitement ajustés aux nôtres, véritables exosphères qui pourront embarquer la plupart de nos requêtes via une interface hybride réel-virtuel de type métavers. Ça fait rêver.

Mais on nous rassure : pour l’heure, l’IA n’a encore que la capacité de réflexion d’un nouveau-né. « Et encore. Un nouveau-né assimile pour reformuler. L’IA duplique pour deviner. » Et pour cause : le texte est une information trop faible pour développer ne serait-ce qu’un germe d’intelligence « symbolique » – qui fonctionne par associations et intuitions, comme chez nous. C’est pourquoi plus une IA embarque de « tokens » (séquences de phrases qu’elle encode), plus elle risque de faire des « hallucinations ». Ce que constatera le chercheur François Rastier : ChatGPT l’avait « enterré » prématurément, lui assurant qu’il était mort le 2 mars 2021, avec l’imperturbable aplomb des machines (François Rastier, L’IA m’a tué). Comme il conclura lui-même, parler d’intelligence relève donc d’un mensonge cardinal puisque « l’IA n’a aucune conscience de son milieu et se borne à calculer l’intersection entre la commande en entrée et la réponse en sortie ».

Petites légendes et gros mensonges

Ce qui est probablement le plus fascinant avec l’IA, c’est donc surtout la somme de mensonges et d’approximations qui l’accompagnent. Des mensonges qui ne servent globalement qu’une cause : celle des géants de la tech, passés maîtres dans l’art de ce qu’on appelle, depuis les années 60 déjà, le « neuromarketing ».

Lire aussi : Intelligence artificielle : la grande imposture ?

Premier mensonge : « On ne sait pas au juste comment fonctionnent certaines IA. On est surpris par leurs résultats. » Et de porter aux nues le fameux exemple du programme Alpha, dont on a déjà fait une série sur Netflix, qui aurait battu un joueur de go (jeu de société japonais traditionnel) en « inventant » un coup que personne n’avait prévu. Rappelons que les possibilités, au jeu de go, sont bien plus nombreuses qu’au jeu d’échecs et qu’à ce titre, il représentait jusqu’alors le Graal de tous les concepteurs d’IA. En réalité, affirmer qu’on ne « s’attendait pas » à ce qu’a fait l’IA est à peu près aussi tautologique que de se déclarer surpris par le comportement d’une chaîne de grains de sable dans un tombereau de chantier qu’on déverse sur une plage. Les probabilités sont tellement nombreuses que les combinaisons vont forcément dépasser le champ de l’entendement humain, c’est un principe vieux comme le monde – voir la théorie du chaos et toutes ces âneries de mathématiciens new age rendues populaires dans les années 70, mais qu’on pourrait faire taire par cette simple formule : « La plus grande énergie dépensée par Dieu, c’est de faire croire au hasard. » Il n’y a rien de « surprenant » dans une IA.

Un monde falsifié ?

Toute cette mythologie qui consiste à leur donner une sorte de libre arbitre relève d’une intention programmatique de les anthropomorphiser, c’est-à-dire de leur attribuer des émotions humaines, comme on le fait avec nos animaux domestiques, afin de les faire accepter plus facilement par la société. Oui, l’IA comme nous aurait des réactions inattendues. En réalité, aussi inattendus que peuvent l’être une recompilation et une redistribution permanente de silos de données. Ainsi, si le fameux robot conversationnel « Tay » de Microsoft est « devenu nazi » en une journée, c’est bien parce qu’on l’avait branché à Twitter et qu’il s’est contenté de « s’inspirer » des commentaires majoritaires glanés sur le réseau. Or, comme chacun sait, Twitter est le « réseau de la colère ». Les GAFAM feignent l’étonnement mais savent pertinemment que leurs IA sont juste des modèles de langage volontairement « dissociés » – un peu comme des enfants qu’on aurait coupés du monde et élevés dans le noir. Ainsi, la Silicon Valley est-elle simplement en train de créer un modèle de réalité falsifiée, entraîné par ses soins selon des lois précises, conçu pour nous siloter encore davantage, pour nous isoler toujours plus dans des sarcophages informationnels de plus en plus hermétiques.

L’autre mensonge tenace se trouve dans la notion même de pensée. On l’a vu chez Platon, la pensée humaine sera déjà la partition ordonnée, la réduction d’une idée plus grande à laquelle nous participons tous. Or, pour faire entrer cette pensée première dans notre corps et dans notre système logique, nous sommes obligés d’utiliser des « masques », une cosmétique mentale : le langage, le concept sont des formes particulières de cette « cosmétique ». Une intelligence artificielle ne procède, au contraire, de rien qui lui préexiste, puisqu’elle est le résidu d’un substrat chaotique, d’un océan de données sans règles et sans attributions. C’est pourquoi elle est, selon le terme même utilisé par ses ingénieurs, « autorégressive » : sa « pensée » va en arrière, en soustrayant, en remontant les fils de possibilités et de computations déjà faites. À ce titre, elle est une anti-pensée radicale, une pensée aporétique à rebours de toute intuition créatrice. En réalité, l’IA n’est jamais autre chose qu’un effet feedback, un syndrome de rétrocession du sens qu’on tente d’appliquer à toutes les choses.

Le Dieu du néo-capital

On le sait depuis son avènement, le Capital est une religion qui possède un clergé et un culte propre. Il lui restait à se forger un Dieu. La fameuse « main invisible du marché » devait bien finir par s’incarner quelque part. Adam Smith, un des fondateurs de la théorie de l’économie de marché, a d’ailleurs été théologien avant de virer sa cuti. Dans le sillage du rationalisme mathématique, mais tout en s’appuyant sur un étayage théologique, l’ordre divin du marché sera peu à peu perçu comme le fondement anthropologique de l’espèce humaine et comme la seule loi autorégulatrice qui lui permet de « faire société » – donc de rédimer ses péchés guerriers et ses divisions.

L’intelligence artificielle n’existe pas au-delà du capitalisme

L’IA n’est que l’achèvement tautologique de cet édifice intellectuel et économique qui a forgé l’Occident, puis le monde. Là encore, on a tort de croire que l’IA serait autre chose que la « matérialisation » du marché dans un principe holistique et mathématique qui répond seulement d’une chose : la logique techno-libérale. L’intelligence artificielle n’existe pas au-delà du capitalisme. Elle est son produit le plus parfait, le plus « raffiné » au sens industriel.

Sous le signe du marteau

Enfin, le mensonge le plus répandu sur l’IA est plutôt le fait des technocritiques. On a tous en tête les prophéties lugubres de Terminator 2 ou de Matrix sur la « prise de pouvoir » des intelligences artificielles. Ce qui est absurde puisqu’à moins de trouver une source d’énergie gratuite et éternelle, l’IA est d’abord tributaire de centrales énergétiques qui sont opérées par des êtres humains. En revanche, l’IA, entre de bonnes mains, pourrait tout à fait amorcer un âge d’or, en supprimant les tâches ingrates, à commencer par la bureautique, sans oublier les innombrables domaines scientifiques dans lesquels sa puissance de calcul va nous faire avancer à pas de géant. L’IA ne serait pas autre chose qu’un gigantesque marteau : toute la question étant de savoir qui le tient.

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