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La Gratitude de Laetitia Strauch-Bonart : de l’art d’être conservateur

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Publié le

13 mars 2025

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Un livre, deux points de vue : nos sémillants critiques décortiquent La Gratitude de Laetitia Strauch-Bonart.
© Hannah Assouline – L’Observatoire

LES PLUS

La récente émergence des « forces de droites », inégales et fragiles, pourrait nous faire oublier qu’il n’y a pas si longtemps, le qualificatif « de droite » était synonyme de mise au ban de la société médiatique (qui, qu’on le veuille ou non, informe nos existences). Dans son dernier essai, Laetitia Strauch-Bonart, un temps rédactrice en chef des pages Débats/Idées du Point et de L’Express, cherche, en s’appuyant sur son histoire personnelle, à dessiner les contours de ce qui fait la droite. Elle décrit avec justesse ce qu’implique le fait d’être de droite dans une France qui ne l’est pas, et les dangers qu’un enfant de la fin des années 1980 « s’identifiant de droite » a eus à affronter pour éviter l’ostracisme certain auquel il aurait été condamné sinon – surtout quand, comme ce fut le cas pour l’auteur, on évolue dans un milieu qui aurait dû la condamner au boboïsme le plus sûr (parents artistes divorcés).

Élève de Michéa, elle ne répond jamais à ses analyses sur l’unité du libéralisme économique et culturel, pour prôner, à côté de son conservatisme sincère, l’« enrichissez-vous » néolibéral

À la fois cours d’histoire politique, qui se voudrait une introduction, une synthèse ou un prolongement à l’œuvre de René Rémond, et autobiographie sensible et originale, un peu à la manière de Terre natale de Jean Clair (notamment quand elle évoque de façon si émouvante le souvenir de son grand-père artisan puis ouvrier malgré lui, gaulliste et catholique) ou du Monde d’hier de Stefan Zweig (le passage où l’auteur devient « prête-plume » du ministre « de droite » Baroin est une réussite comique qui ne manque pas de profondeur ; sa rencontre avec son mentor Roger Scruton un hommage des plus poignants à ce gentleman de l’intelligence ; et les contradictions de la gauche qu’elle pointe un régal pour les fins gourmets), La Gratitude de Strauch-Bonart, malgré ses limites, peut être lu comme le pendant organique, vu de l’intérieur, des désastres de l’hégémonie de la gauche telle qu’Élisabeth Levy l’avait en son temps analysée dans Les Maîtres censeurs. On aurait aimé que l’auteur développe davantage le rapport qu’elle entretient à la culture, et la manière dont celle-ci nourrit sa réflexion et sa vie intérieure. Nicolas Pinet


LES MOINS

Si La Gratitude constitue un émouvant témoignage sur la trajectoire personnelle (élevée seule par une mère violoncelliste qui joignait à peine les deux bouts) et intellectuelle (son filial compagnonnage avec Scruton est raconté avec grand talent) de son auteur, l’ouvrage déçoit dès qu’il touche aux idées. Certes, Strauch-Bonart y décrit joliment les implications de l’éthique conservatrice, essentiellement fondée sur la « gratitude » – sans rien ajouter toutefois à ce qu’en dirent déjà ses maîtres. Elle critique les trois droites de Rémond parce qu’elles ne se distingueraient « pas tant par leurs principes que par leur allégeance respective à trois grandes familles » alors même qu’elles renvoient chez lui à des paradigmes intellectuels bien distincts, et prétend leur substituer une grille de lecture plus efficace (ceux qui acceptent et ceux qui refusent la modernité), grille dans les faits moins fine et déjà contenue dans Rémond. Sa critique de l’idéologisme d’un Zemmour fait mouche, mais lui sert à s’attaquer à la droite réactionnaire (dont « Z » n’est pas au plan philosophique) qu’elle caricature à une supposée volonté de retourner en arrière (alors que le réactionnaire, organiciste, sait évidemment la chose impossible), sans voir ce que ces réactionnaires eurent d’anti-idéologique, de moderne, de volontaire et de dialectique. Pire, elle prétend que Maistre et Bonald, bons catholiques, « se complaisaient tant dans la crainte de l’apocalypse qu’il me semblait en vérité, espérer celle-ci avec ardeur », au point d’en être des « promoteurs » – accusation grave autant que ridicule, en plus d’être un facile moyen de ne pas leur répondre sur le fond, ce qui aurait demandé de se frotter au fait religieux.

Lire aussi : Jordan Peterson – Rod Dreher : comment rééchanter le monde ?

Élève de Michéa, elle ne répond jamais à ses analyses sur l’unité du libéralisme économique et culturel, pour prôner, à côté de son conservatisme sincère, l’« enrichissez-vous » néolibéral – et l’on se demande où sa philosophie de la gratitude, où son souci du commun et des limites, où son ambition de réduire l’ampleur du mal sont-ils passés sur le terrain économique et social ? Enfin et surtout, elle ne répond pas à la question majeure, celle de la vocation du conservatisme dans une civilisation en ruines. « Burke a pu être conservateur. Les progrès du progrès obligent à être réactionnaire », disait Gómez Dávila, auquel il faut adjoindre la sentence chestertonienne : « L’affaire des progressistes est de continuer à commettre des erreurs. L’affaire des conservateurs est d’éviter que les erreurs ne soient corrigées. » Le conservatisme est un filtre sain dans une société en bonne marche, mais une dangereuse anesthésie en temps de délabrement. Rémi Carlu


LA GRATITUDE, LAETITIA STRAUCH-BONART, L’Observatoire, 258 p., 21 €

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