Quand avez-vous découvert Gourmont ?
Dans ma chambre d’enfant, il y avait une partie de la bibliothèque familiale. Avec, je n’ai jamais su pourquoi, deux livres de Gourmont : Sixtine, roman de la vie cérébrale et Histoires magiques, chez 10/18, avec des préfaces de Hubert Juin. J’ai tourné autour et quand je les ai lus, j’ai été fasciné, par la langue plus encore que par l’histoire. J’aimais beaucoup les mots rares. Il y en avait un dans Sixtine : vlouement, le bruit des ailes des oiseaux quand ils volent. C’est le premier néologisme dont je me souvienne. Quand j’ai eu une vingtaine d’années, j’ai commencé à constituer une collection, sans arrière-pensée, par pure bibliomanie ; on en trouvait facilement à des prix accessibles chez les bouquinistes. Un jour, dans un salon, j’ai croisé Jean Chalon, qui proposait une biographie de Natalie Clifford Barney. J’ai engagé la conversation. Il a été surpris qu’un si jeune homme s’intéresse à Gourmont. Il m’a dit qu’il faudrait que j’écrive cette biographie. C’était il y a trente-cinq ans.
Aviez-vous un « modèle » de biographie en tête ?
Le chef-d’œuvre du genre reste la Vie de Samuel Johnson de James Boswell, sommet de la littérature anglaise, drôle, décapant, érudit, fouillé. Toute l’époque y est restituée. Mais mon idéal, c’était l’extraordinaire biographie que Jean-Paul Goujon a consacrée à Pierre Louÿs. N’étant pas un universitaire, donc ne pouvant m’appuyer sur un savoir consacré par un diplôme, je voulais que mes sources et mes informations soient incontestables, mais je ne voulais pas non plus que ce soit écrasant. Je me suis fixé un triple objectif : que Gourmont soit vivant dans tout le livre, que son époque et ses contemporains soient vivants, et que ceux qui pensaient le connaître soient surpris et le voient autrement.
N’y avait-il pas un pari fou à écrire la biographie de cet homme dont la vie a été presque exclusivement tournée vers l’activité intellectuelle ?
Il doit y avoir une déviance chez moi. Par exemple, ce qui me fascine chez Melville, ce ne sont pas ses cinq années en mer, mais ses dix-neuf années comme inspecteur des Douanes, période de sa vie sur laquelle on sait peu de choses ! Pour Gourmont, la publication par Vincent Gogibu de sa correspondance en trois volumes a été un tournant : elle m’a permis de mieux appréhender sa vie trop souvent vue comme purement cérébrale. C’était en fait un homme blessé, dans sa chair, par son lupus, et un homme extrêmement sensible. C’est le trait que j’ai tenu à faire ressortir dans cette biographie, sa sensibilité. Beaucoup de femmes venaient à lui, qui ne se laissaient rebuter ni par son visage ni par l’hygiène douteuse de son appartement. Elles étaient fascinées par son intelligence et par la douceur blessée qu’elles devinaient dans ses textes. Son lupus a certes accentué son isolement dans l’écriture. Sans cela, je pense qu’il n’aurait pas été que ce bénédictin ou ce camaldule que décrivent ceux qui l’ont connu.
« J’aurais tendance à parler, dans son cas, d’une forme d’anarchisme à particule »
Thierry Gillybœuf
Y a-t-il des points obscurs que vous n’avez pas pu éclairer ?
Il en reste. Cela peut paraître frustrant, mais je trouve rassurant qu’on ne puisse pas tout savoir de la vie d’un homme. Par exemple, Gourmont a publié, vers quinze ou seize ans, des poèmes dans un journal local, signés Henri Love, dont je n’ai pas retrouvé la trace. Peu après, il est tombé amoureux d’une jeune femme dont on ne connaît que les initiales, A.A. ; j’avais cru réussir à l’identifier, mais j’ai échoué. Une biographie, même achevée, reste un livre ouvert.
Qu’est-ce que la « dissociation des idées », sa méthode dans les choses de l’esprit ?
Pour lui, il n’y a rien de pire que l’association d’idées, qui relève d’une forme de conditionnement social, politique, religieux, familial, intellectuel, etc. La dissociation des idées consiste à casser ces automatismes, qui sont une faute de l’intelligence. C’est un peu comme casser une molécule. Ce qui fait l’originalité de cette méthode, qui exige une réelle discipline quotidienne, c’est qu’elle s’exerce contre tout conditionnement extérieur, mais aussi contre soi-même, pour que, de passive, l’intelligence devienne active, donc créatrice.
On a parlé de Gourmont pour le prix Nobel. Mesure-t-on bien la place qu’il a occupée dans son temps en France ?
Non seulement en France, mais dans toute l’Europe et sur le continent américain, en particulier sud-américain ! Il était, avec Anatole France, l’écrivain français le plus célèbre de son temps. La liste de ceux dont il a été proche est vertigineuse : Villiers de l’Isle-Adam, Huysmans, Bloy, Mallarmé, Régnier, Goncourt, Redon, le Douanier Rousseau, Ribot, Poincaré, Segalen, Gide, Cendrars, Rubén Dario, Ezra Pound, France, Papini, Soffici, Apollinaire, Louÿs, Maeterlinck, Renard, Jarry, Léautaud, etc. Il faut bien qu’il y ait eu quelque chose chez cet homme et cet écrivain qui était peu commun !
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Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Il faut être lucide, il est très peu lu hors du cercle des amateurs de la fin-de-siècle. Il y a eu une vague de rééditions dans les années 1980-1990, puis plus rien, sinon de manière confidentielle. On trouve encore Le Chemin de velours au Sandre, Le Latin mystique aux Belles-Lettres, Une nuit au Luxembourg chez l’Arbre vengeur. Ce sont de formidables portes d’entrée. Les Classiques Garnier ont publié plusieurs volumes, également, mais ce sont des éditions universitaires, qui s’adressent à un autre public. Va aussi paraître au printemps Les Pas sur le sable, qui rassemble ses aphorismes. Un Gourmont dans la tradition des moralistes français. J’espère un jour parvenir à rééditer certains de ses « contes cruels », ses Promenades littéraires, sa poésie.
Politiquement, est-il situable ?
Aujourd’hui, la tentation serait de le remiser parmi les anarchistes de droite, catégorie un peu fourre-tout. J’aurais plutôt tendance à parler, dans son cas, d’une forme d’anarchisme à particule, qui s’est construit sur une base esthétique et intellectuelle, non politique. Mais il a un grief personnel contre la Révolution, de par son appartenance à la petite noblesse, et parce qu’un de ses ancêtres est mort sur l’échafaud. Plus curieux, il s’est laissé tenter un temps par la dimension sociale et ouvrière de la mouvance anarchiste. Il a laissé un étonnant roman anarchiste, Le Destructeur, exhumé par Vincent Gogibu et Nicolas Malais, d’une violence à laquelle il ne nous avait pas habitués. Sans se faire le chantre de la violence, il ne cache pas ses sympathies pour tout ce qui sape les fondements d’une société, les institutions politiques et religieuses. Sous cet angle, il me fait beaucoup penser à un autre auteur qui m’est cher, Henry David Thoreau. Comme lui, il est ce que Powys appelle un « anarchiste spirituel », à la pensée émancipatrice.







