Si je ne suis pas un « spécialiste », j’ai moi-même baigné plusieurs années dans la « matière de Bretagne », c’est-à-dire la littérature arthurienne, pour y chercher des fondamentaux d’où surmonter les déconstructions. J’en ai tiré un manuscrit exaltant une reviviscence de ses feux au sein de la nuit post-moderne. Alors forcément, quand je lis, sous la plume de Thomas D. Lee, un projet symétrique au mien, je m’y plonge avec une intense curiosité. Je veux dire « symétrique » au sens qu’il est exactement à l’opposé de ma démarche. Lui est un chercheur qui passe à la littérature, un Anglais qui exploite un folklore celte francisé, et qui en livre une parodie accordée aux théories wokes post-modernes. Et moi l’inverse. Qu’on en juge : dans un avenir proche, le sénéchal Keu, frère du roi Arthur, sort de terre pour venir au secours de la Bretagne en péril. On apprend que lui et les autres chevaliers de la Table Ronde renaissent à chaque fois que la situation l’exige – coup d’État de Cromwell, guerres d’Amérique, conflits mondiaux –, et cette fois-ci, donc, quand le réchauffement climatique, le capitalisme et l’intolérance menacent Albion. Comme dans une série Netflix, Keu est noir et Lancelot gay, quand les alliées sont de vertueuses militantes féministes et écoterroristes. La chose est néanmoins plutôt bien tournée, en tout cas en ses débuts, cocasse, et le ton parodique rend d’abord les délires wokes pas plus absurdes, ni plus graves, qu’un Keu ressuscitant trois fois dans la même journée sans pouvoir remettre la main sur son épée ou un Lancelot snob empressé de s’allumer une cigarette et de vider du whisky.
Une littérature-laboratoire
Comment la même source littéraire peut, plusieurs siècles plus tard, inspirer des projets diamétralement opposés, autant sur le fond que sur la forme ? Finalement, me dis-je, cette littérature a été dès l’origine composite et prétexte à véhiculer des idées neuves, elle a été d’emblée un laboratoire imaginaire et idéologique. À partir de la reviviscence du folklore breton (celte anglais) diffusée par le Gallois Geoffroy de Monmouth, au XIe siècle, les romanciers français ont promu des valeurs chevaleresques entrées en crise, une révolution amoureuse courtoise et des perspectives cisterciennes inédites. Cette matière romanesque a eu un tel succès et de si nombreuses ramifications dans toute l’Europe de l’Ouest, qu’elle va être exploitée plusieurs siècles encore avant de s’essouffler après avoir subi toutes les distorsions. Si je lui ai découvert une saveur particulière, c’est parce qu’elle contient en germes l’ensemble des attitudes, des réflexes et des idéaux que les Européens développeront ensuite, jusqu’à ce que la post-modernité, cette gueule de bois de la dynamique moderne, nous livre à la nausée de nous-mêmes et à la déconstruction woke – ce nihilisme tendance.
Tout est pastiche, défroques de peaux et de mythes avec lesquelles on joue
Nouveau modelage
Le nouveau modelage de cette matière narrative proposé par Thomas D. Lee consiste à repaganiser ce qui avait été christianisé, puis à confondre ce paganisme avec un culte de la mère nature, lequel s’accorde aux thématiques écologistes. Mais si l’ambiance religieuse rebrousse deux mille ans en arrière, les valeurs qui guident l’action des chevaliers, en revanche, évoluent en sens inverse. Ceux-ci ne régressent pas vers la violence païenne et nationaliste mais au contraire, ils sautent par-dessus le christianisme pour assumer l’universalisme abstrait, relativiste et post-sexuel des néo-progressistes. Spontanément, Keu se porte au secours des trans et des migrants comme s’il s’agissait des nouveaux orphelins. Il met son épée au service du Bien, mais d’un Bien de social-justice-warrior qui se propose comme une évidence spontanément partagée par tous. Au lieu d’une littérature initiatique, qui utilise un personnage « nice », innocent, pour exposer au lecteur, à travers ses yeux, les éléments d’une nouvelle doctrine amoureuse ou spirituelle, Thomas D. Lee s’adresse à un lectorat semblable à Keu, déjà adepte d’un système de valeurs qu’il va se contenter d’illustrer. Œuvre de propagande destiné à un public de niche, Royaume en péril est binaire et très éloigné, sur ce plan, des premiers romans arthuriens qui sont parcourus de tensions entre les morales rivales qu’ils tentent de concilier (l’honneur viril, chevaleresque, y est contrarié par l’empire féminin, lequel se voit supplanter par la quête mystique).
Des revenants et des apories
Si la quête du Graal s’achevait avec Galaad, le chevalier parfait, qui était élevé au ciel une fois reçue la coupe, les chevaliers de Lee, eux, sont sans cesse rappelés à la terre et sans cesse revenants. À la transcendance chrétienne succède un éternel retour post-moderne où le sens de l’Histoire, doutant de lui-même, s’est enrayé. De tous les désirs qui électrisent les romans arthuriens : de prouesse, de passion, de justice et d’obtenir le Graal, ne reste qu’une libido égalitariste sur fond de panique écologique. Derrière la diversité woke, se met en place une extraordinaire réduction du monde et de la sensibilité. On assiste à une grande dissolution des formes. Ces corps qui se décomposent et se recomposent sans cesse expriment bien le complexe de désincarnation et de dés-engendrement qui travaille au cœur cette idéologie. Les formes doivent être les plus variées possibles et les genres fluides parce que les sexes comme les corps ne signifient plus rien. Les frontières physiques comme nationales sont vécues comme des damnations plutôt que comme des interfaces. Alors que la matière de Bretagne exaltait de nouveaux modèles de virilité et de féminité, Royaume en péril exalte des modèles court-circuités, impossibles : Keu, un chevalier identitaire breton, mais noir ; Lancelot, un symbole de l’amour hétérosexuel, mais gay ; une militante féministe, mais voilée…
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Pastiche partout, justesse nulle part
À la réalité charnelle sublimée par l’Esprit succède une réalité physique sabotée par l’idéologie, sauf quand il s’agit de l’environnement naturel, qu’il faut arracher, en revanche, au sabotage technique et capitaliste. On ne voit pas trop pourquoi, hormis pour parachever ce jeu de contradictions permanentes. Tout est pastiche, défroques de peaux et de mythes avec lesquelles on joue, le roi Arthur (qui abdique à la fin) comme le patriarcat, comme les sexes ou la Terre redevenue magique. Et pourtant, cet esprit woke, abstrait, fou, détestant les corps, les nations, les limites et l’âge adulte, cherche désespérément à s’incarner. Il cherche un folklore pour vêtir ses principes, pour partager un imaginaire commun, un folklore sans « folk », sans peuple déterminé, mais inclusif à l’infini. Quand je trouvais pertinent, quant à moi, d’utiliser l’esprit du Graal pour réanimer le corps las de l’Occident, le professeur Lee, lui, a essayé d’offrir à l’esprit woke un semblant de peau. Il n’a pu le faire que sous l’angle du pastiche généralisé. C’est pourquoi la lecture de son livre est d’abord drôle, puis fatigante, puis tragique. L’esprit woke est pareil à un fantôme niant les lois de l’incarnation mais tentant désespérément de prendre corps, c’est pourquoi il est stérile, incapable de forger une mythologie qui lui soit propre, et qu’il se glisse successivement, comme un bernard-l’hermite, dans les coquilles de légendes exogènes pour tenter de prendre une forme tangible. Mais son inéluctable lot est d’échouer de manière grotesque.






