C’est un plan oublié de l’histoire du cinéma, dans un film oublié du grand Jacques Tourneur. C’est une époque où les sociétés de production rivalisent avec pour principal produit d’appel la diva hollywoodienne, souvent construite de toutes pièces. Dans Angoisse (Experiment Perilous, 1944), un médecin contemple le portrait de celle qui va devenir progressivement son obsession, une grande bourgeoise au passé trouble : Allida Bederaux. L’image de la femme est une étrange composition où se superposent son portrait peint et le visage de l’actrice, Hedy Lamarr, un écho à ces portraits de femmes fatales qui jalonnent le cinéma de l’époque, de Fritz Lang à Alfred Hitchcock. Ces portraits préfigurent déjà cette obsession du cinéma hollywoodien pour les visages de poupée de porcelaine qui recèlent une éternité maladive, obsession qui culmine aujourd’hui avec le rajeunissement numérique des actrices, ultime trucage achevant de panthéoniser la chair de ses acteurs. Pourtant Hedy Lamarr aurait été oubliée par l’histoire du cinéma si sa mémoire n’avait pas été réactivée par cette mode néo-féministe consistant à dépoussiérer beaucoup de figures féminines du passé.
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Diva consumée
On estime désormais qu’Hedy Lamarr fut un « génie » – notamment parce qu’elle contribua à l’invention des fréquences wifi dans des conditions rocambolesques. Rocambolesque, c’est bien le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on lit ses mémoires : découverte à 17 ans par le cinéaste Georg Jacoby, la petite viennoise se marie à 19 ans avec le marchand d’armes Friedrich Mandl, qui amasse une fortune considérable dans l’Autriche de l’entre-deux-guerres, à quelques mois de l’Anchluss. Épouse modèle, elle est présentée à Hitler (un « petit homme falot » selon Lamarr) et à Mussolini. En parallèle, elle tourne Extase, film mineur mais connu dans l’Histoire du cinéma pour comporter le premier plan de jouissance féminine. Fou de rage, Mandl tente de faire détruire toutes les copies du film et cloitre sa femme, mais Lamarr finit par fuir sa prison dorée pour atterrir à Londres, puis en Californie. La jeune femme est persuadée que sa beauté vénéneuse lui ouvrira les portes d’Hollywood. Et c’est le cas, même si elle ne rencontrera jamais le réalisateur capable de lui donner un script à sa mesure. Mais quelle mesure ? Hedy Lamarr est une diva de papier. Son interprétation est souvent pâle et, dévorée par sa propre beauté, son personnage « civil » dévore ses rôles. Elle est plus actrice dans sa vie que sur un plateau. Mais c’est peut-être la condition de la vraie diva hollywoodienne que d’être cannibalisée par sa propre lumière diffractée à l’infini par son écho fantasmatique.
Femme émancipée ou créature tragique ?
Ses mémoires, qu’elle a probablement vaguement dictées à une armée de prête-plumes, montrent-elles vraiment une femme « émancipée » et géniale, comme le voudraient les féministes ? Il est plus probable qu’elles rappellent surtout sa condition tragique de créature, elle qui finira oubliée, après avoir été détestée pour ses manières de diva, raillée par la critique après plusieurs tentatives de vol et une chirurgie esthétique ratée ? Hedy Lamarr traverse comme un météore l’histoire du cinéma, de la Seconde Guerre Mondiale, introduit à Hollywood cette européanité ashkénaze qui fera fantasmer les producteurs californiens, mais ne sera jamais autre chose, finalement, qu’une image figée pour l’éternité qui rejoindra d’autres étoiles calcinées : Jayne Mansfield ou Gene Tierney.






