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Nicolás Gómez Dávila : maître en réaction

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Publié le

15 avril 2025

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Les éditions Herodios publient Un Cœur révolté de Nicolás Gómez Dávila (1913-1994), texte magistral qui ébauche de manière ambitieuse un véritable système réactionnaire.
© Herodios

Le critique connaît quelques joies pures, notamment lorsqu’une antique mine, dont il pensait que tous les trésors avaient été extraits, lui offre ce dernier diamant qu’il n’attendait plus. C’est à peu près ce que nous avons ressenti quand cet inédit de Nicolás Gómez Dávila nous est arrivé. Un Cœur révolté est l’un de ses premiers textes, paru en 1959 sous le titre le plus anti-marketing qui soit, Textos 1, en une édition limitée et non-commerciale. À cette époque, vivant d’une fortune familiale faite dans le commerce de tissu, et revenu d’un long séjour en France (ce génie-là, inspiré par nos grands moralistes, est encore français), l’intellectuel colombien avait déjà opté pour la vie méditative, et s’était installé dans la bibliothèque de son château style Tudor, d’où il refusait les propositions du monde et cultivait son mépris de la renommée. « Vivre avec lucidité une vie simple, silencieuse, discrète, parmi des livres intelligents, et aimé de quelques êtres chers. » C’est ce retrait monastique, entrecoupé de quelques mondanités où il fit briller son esprit, qui permit au philosophe de conjuguer la pénétration du géologue, intéressé seulement par les profondeurs structurantes et jamais détourné par l’écume des polémiques, à la science du parfumeur, s’ingéniant à concentrer les arômes de façon maximale, et à l’habileté de l’archer, prompt à décocher des flèches de pensée d’un raffinement et d’une précision inouïs.

Habituellement, on lit Gómez comme une abeille butine un jardin en fleurs. Ses textes sont une promenade jubilatoire dans les allées du génie, et l’on s’arrête ici ou là, attiré par telle couleur ou tel parfum, que l’on goûte à pleine bouche pour en saisir les mille subtilités. Ces Textos sont un peu différents. Gómez n’y a pas encore trouvé la forme définitive qui fera sa renommée : les scholies. Le corps du texte est ici fait d’une suite de propositions, regroupées en de courts paragraphes, eux-mêmes réunis en une dizaine de « textes », l’ensemble se lisant comme un traité philosophique et se méditant avec attention, certaines réflexions étant parfois absconses. Philosophe symboliste adepte des métaphores naturelles, Gómez n’a pas encore fini de polir son instrument – et on le surprend parfois un peu verbeux, ou ampoulé. Mais des scholies affleurent déjà, en conclusion de raisonnements qui en sont comme les ruminations préparatoires.

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Ces Textos sont remarquables en ce qu’ils forment une ébauche très ambitieuse de manifeste réactionnaire, dont chaque sous-thème est d’une grande actualité. Partant de considérations anthropologiques, il montre que l’homme, animé d’une voracité rebelle, n’est dans les faits qu’impuissance insatisfaite, dont il lui faut prendre conscience. Certains refusent cette trop humaine condition, entretenant le rêve aveugle et destructeur d’une perfection terrestre, quand d’autres l’acceptent avec révérence, sachant le mal dans le cœur de l’homme lui-même, et apprenant par-là à s’émerveiller des beautés les plus infimes – c’est le réactionnaire. Ce qui distingue l’homme de l’animal pour Gómez, c’est « la présence d’une interrogation qui le confond » : « L’homme apparaît quand Dieu naît » – et mourra s’Il meurt. Arrivé sur le terrain politique, après avoir souligné la communion d’objectifs entre capitalisme et communisme, Gómez montre que la démocratie, loin d’être une modalité neutre, est une « religion anthropothéiste », et son athéisme « une théologie d’un dieu immanent ». En clair, chaque homme se croit dieu, maître de son destin, libre de déterminer ses valeurs et de refaire le monde à sa guise. D’où sa fascination pour la technique, béquille qui lui permet de dépasser ses entraves naturelles (« La technique est le verbe de l’homme-dieu ») ou l’argent, « unique valeur universelle que le démocrate put admettre ». Face à ces puériles gesticulations se dresse avec tranquillité le réactionnaire, stèle comminatoire du Bien et du Beau parmi les décombres. « De nos jours, la rébellion est réactionnaire, ou n’est qu’une farce hypocrite et facile. »

Il faut lire encore sa genèse de l’État moderne, ou ses réflexions sur la philosophie de l’histoire, dont il invalide les grandes propositions pour les conjoindre dans le cheminement expérimental de l’Église catholique, avant de conclure par des méditations sur la mort. On aimerait voir les ricaneurs se frotter à cette intelligence-là : ils en sortiraient avec moins de certitudes, et par-là attendraient enfin l’âge adulte.


UN CŒUR RÉVOLTÉ, NICOLÁS GÓMEZ DÁVILA, Herodios, 176 p., 18 €

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